Qu’est-ce qu’une note bleue ?

Trois sortes de notes bleues sont souvent évoquées :  celle du blues, celle du jazz, et, en musique classique, la note bleue de Chopin. N’y aurait-il pas aussi les notes bleues de certaines traditions du monde ?

frederic-chopin-autour-de-la-note-bleue-bernadette-chovelon-

[1] La note bleue de Chopin : une affaire de temps volé ?

L’azur de la nuit transparente… George Sand jouait du piano, avait une grande culture musicale et la musique est souvent présente dans son œuvre. La première apparition de l’expression lui est due. Elle écrit à propos de Chopin improvisant sur son piano : « Nos yeux se remplissent peu à peu des teintes douces qui correspondent aux suaves ondulations saisies par le sens auditif. Et puis la note bleue résonne et nous voilà dans l’azur de la nuit transparente. » George Sand « Impressions et souvenirs » p.86.

Un instant ineffable, intraduisible… Pour Jean-Yves Clément, éditeur  et écrivain, l’un des  directeurs artistiques du Festival Chopin de Nohant :  »La note bleue de George Sand concerne la couleur d’un ciel, une nuit d’été, au clair de lune. Elle traduit ce moment privilégié de l’inspiration, qui la permet et la commence en même temps, instant ineffable et intraduisible… »

La couleur du lieu et du moment… Alain Planés, à propos d’un concert de Chopin en 1842 , écrit : « Il devait chercher la note bleue, cette note qui donnait à elle seule la couleur du lieu et du moment. »

 Une affaire de temps suspendu, de temps volé ? Pour Pierre Charvet, c’est aussi une affaire de tempo flou, de temps suspendu, de temps volé :  » Le tempo rubato, c’est accélérer certaines notes, en ralentir d’autres, en fait on vole du temps mais on en rend aussi un petit peu. Et c’est ce qui donne cette magie, cette impression de temps suspendu, c’est plutôt cela la note bleue que l’on rencontre dans la musique de Chopin. « La nuit transparente », presque un oxymore, mais qui situe résolument à mon sens notre note bleue, non pas dans la douleur dépressive mais bel et bien dans la lumière du temps suspendu.”

bluesman

[2] La note bleue du blues : une note tordue ?

Dans les composantes du blues, il y a le style « rubato » jouant avec des glissandi et des notes floues, flottantes, le jeu avec la tension des cordes métalliques de la guitare ou le souffle du saxophoniste avec l’anche de son instrument, l’histoire racontée dans les paroles, l’histoire personnelle du compositeur ou de l’interprète, ses peines etc..

Ce que l’on dit techniquement, c’est que le musicien peut « bleuir » la note du 3ème , du 4ème ou du 7ème degré, l’abaisser ou la monter en la tordant, et la rendre floue, entre deux degrés. Elle est alors appelée note bleue ou note bleuie.

Une note tendue, tordue, altérée vers le haut ou vers le bas, comme si sur une échelle, certains barreaux étaient mous, flexibles, mobiles…

Dans un mode, c’est à dire une échelle particulière de notes utilisée dans une tradition précise et dégageant une certaine ambiance, une couleur spécifique, il y a des degrés de l’échelle qui sont particuliers, qui ont des rôles différents. Certains sont dits « fixes » et d’autres « mobiles ». Le premier donne la hauteur, c’est le niveau sur lequel on pose l’échelle, qui peut donner la tonalité. Celui-là on y touche pas. Il est fixe, et il fixe le ton de départ. Le 2ème est également fixe, il sert à la transition, à la suspension avant de revenir, à la fin, sur le 1er degré. Le 5ème, la quinte, est un degré fixe car c’est sur l’intervalle de quinte que débute toute harmonie. Il marche avec le 1er et le 2ème degré. Et ce sont les autres degrés qui vont être mobiles, souples, altérables : le 3ème et le 7ème particulièrement, mais le 4ème et le 6ème vont aussi participer à donner ou changer la donne, la couleur.

On peut entendre dans ces notes tordues et floues du blues l’expression de la souffrance, des bleus à l’âme du musicien, de la peine du chanteur… Possible, mais pas suffisant.

barney_bleue

[3] La note bleue du jazz : le rayon vert du saxophoniste ?

Dans la nuit enfumée des clubs de jazz et des festivals, la note bleue, c’est le paroxysme du solo, parfois la note la plus aigüe, le moment d’extase du public, l’instant fugace, unique, magique et éphémère qui, comme un orgasme, fait se tendre au plus fort l’auditoire. Il ne se produit pas à chaque fois, plutôt en fin de programme. Dans les années 50-60, entre saxophonistes ou trompettistes, c’était à qui atteindrait le premier la note bleue.

On en parle beaucoup, on la recherche, on l’évoque… Loustal et Paringaux l’ont mise en BD dans Barney et la note bleue, Nougaro l’a chantée, mais elle reste mystérieuse.

La fleur bleue / Extrait de la chanson de Claude Nougaro (2004) :

« Baladons-nous encore un peu / A travers les chardons ardents / Encore un pas, serrons les dents / Elle attend peut-être nos yeux / Comme un musicien attend / Face au fin fond, fin fond des cieux / Face au désert de son chant / La Blue note, la Note bleue … »

brouillon-de-Nougaro   Texte-brouillon de Claude Nougaro

[4] Une promesse de jouissance qui réconforte ?

La note bleue comme promesse tenue de la musique… Jouissance et attente de la jouissance… Voilà ce qu’écrit Alain Henri dans son blog :

 » La musique nous transfère vers une jouissance par laquelle tout est toujours neuf. Notre prison quotidienne est une prison spéciale structurée par une contrainte de répétition qui prive le sujet de la présence poétique au neuf du monde. La lourdeur, la tristesse, la fuite et la désespérance en sont les affects majeurs.(…) Le neuf de la musique est la note colorée en bleu (couleur de l’infinie jouissance du féminin), promise, attendue, reçue. La note bleue n’est pas une belle captive, il n’est pas possible de se l’approprier et c’est là son universalité. Elle n’est pas inscriptible dans la jouissance commune qui veut posséder. Le fait qu’elle soit attendue comme la promesse d’une jouissance autre nous dit ce qui réconforte: il n’est pas vain d’espérer, par la musique, une jouissance autre. »

[5] Dans les musiques du monde, un marqueur de la couleur locale ?

Dans les intervalles, la tierce et la septième peuvent être mineure ou majeure. Ça c’est pour les instruments et musiques à notes fixes, mais nous connaissons dans la richesse des musiques du monde beaucoup de traditions utilisant des tons intermédiaires, des ¼ ou des 1/8èmes de tons, de notes « floues » entre tierce mineure (1 ton ½ entre degré1 et degré3) et tierce majeure (2 tons degré1 et degré3) ou entre septième mineure (1 ton entre degré7 et degré8) et septième majeure (1/2 ton entre degré7 et degré8) jouées par une voix, une cornemuse, une flûte, un luth etc.. Certaines, africaines notamment, sont peut-être des racines du blues, mais les notes bleuies se trouvent aussi dans la musique chinoise du guxin ou du guzheng ou dans la polyphonie du Grand Chant des Dong ! Et que dire de cette note floue dans le jeu de violon traditionnel en France ou en Suède ?

La note bleue, dans les traditions du monde, est peut-être simplement une note « autre », pas comme les autres, différente, minoritaire : une note rare, une note endémique, une note « couleur locale »…

Jacques Mayoud.

Ce contenu a été publié dans Notes bleues, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.