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samedi 22 novembre 2008
La grande marche pour la terre et le territoire

  
Source de l'info :
Posté par veroblech le mardi 28 novembre 2006. Modéré le dimanche 24 décembre 2006 nombre de visites: 882
Depuis le 31 octobre 2006 une colonne de "marchistes" grossissant à chaque étappe de leur long périple se dirige de Santa-Cruz à La Paz (890km). Se sont ajoutées deux autres colonnes de peuples indigènes et paysan-ne-s en provenance des Yungas (Nord du département de La Paz) et d'Oruro. Les médias parlent de plusieurs miliers de personnes convergeant à la capitale...

Les peuples Indigènes des Terres Basses, las d’attendre la dotation de leurs terres originales et la protection de celles-ci ; ainsi que les paysan-ne-s sans terre fatigué-e-s d’espérer la redistribution des terres en friches des latifundistes ont décidé d’agir de manière pacifique, unie et visible par une marche de la ville de Santa Cruz jusqu’à La Paz, entamée le 31 octobre 2006 (890 km). Au fur et à mesure de leur avancée, les autochtones, indigènes et paysan-ne-s des Terres Hautes se joignent à eux pour exiger l’approbation de la réforme de la loi INRA actuellement soumise aux législateurs.

Quand la Terre appartient aux Autres…
Texte inspiré de l’article : "Cuando la Tierra es Ajena, Ningún Sacrificio es Suficiente", Jubenal Quispe, publié le 22 novembre 2006, Opinión, Bolivia.

Pour les peuples indigènes de l’Est bolivien (l’Orient), il n’y a jamais eu de réforme agraire. Les grandes extensions de terre appartiennent toujours et encore aux "autres" (les latifundistes, les grands propriétaires). La réforme agraire de 1953 a seulement permis de restituer les terres de quelques "Latifundistes" aux familles paysannes de l’Est de la Bolivie (l’Occident). Trois générations plus tard, ces terres ont été subdivisées entre les nombreux enfants et petits enfants. Les paysan-ne-s appellent ces lopins minuscules, épuisés, érodés des "minifundios" voire "surcofundios" (surco = sillon.

Dans l’Ouest du pays, la terre n’appartient pas à celui qui la travaille, mais à celui qui a le plus d’influence politique et de l’argent. C’est la seule manière d’expliquer comment les dirigeants des partis politiques traditionnels, les ex ministres d’Etat, les législateurs, les ex fonctionnaires publics et les dirigeants des comités civiques ont pu accaparer de grandes extensions de terre : les "latifundios" improductifs, alors que les peuples indigènes survivent dans des conditions de semi-esclavagisme.

Selon Alejandro Almaraz, vice-Ministre des Terres : "De 1953 à 1992, le Conseil National de Réforme Agraire a distribué environ 50 Millions d’hectares, dont 70% à des entreprises agricoles d’une superficie supérieure à 2'500 hectares et seulement 5 % aux petites propriétés paysannes". L’Institut National de Réforme Agraire (INRA) a informé que jusqu’en septembre 2006, il n’a réussi à titulariser que 10.2% des 106 Millions d’hectares qui sont sujets à « assainissement » à l’échelle nationale. Heriberto Lázaro Barcaza, Président de la commission spéciale des affaires indigènes et peuples originaires a dénoncé la semaine dernière que : "En Bolivie 71% de la population possède 9% des terres cultivables, alors que 91% de la terre est aux mains de latifundistes liés aux partis politiques et à quelques médias de communications".

Selon la Red Erbol (chaîne radiophonique, La Paz), la famille de l’ex ministre Carlos Saavedra Bruno possède plus de 313'000 hectares, la famille Barbery Paz qui est de la parenté proche de l’ex ministre Roberto Barbery, actuellement reporter de la chaîne de télévision PAT est propriétaire de plus de 208'000 hectares et ainsi de suite. Selon CEJIS (ONG de Santa Cruz), la famille de Germán Antelo, président du Comité civique de Santa Cruz possède plus de 115'000 hectares. Dans ces grandes propriétés, cachées derrière des arbres touffus, des milliers de familles autochtones sont encore soumises à des conditions d’esclavagisme, dénoncées par la Conférence Episcopale de Bolivie dans sa lettre pastorale "Tierra : Madre Fecunda para Todos" (Terre : Mère Féconde pour Tous).

Le partage injuste des terres cultivables en latifundios dans l’Orient et en surcofundios dans l’Occident du pays a poussé les Boliviens ruraux à mettre le sujet d’une seconde réforme agraire nationale sur le tapis pour enfin trouver une solution au problème.

Le gouvernement actuel avec la participation des mouvements indigènes et paysans a élaboré un projet de réforme de la loi INRA. Le débat sur le projet s’est ouvert au sein du Congrès National. Les modifications visent à enfin rendre justice aux autochtones et indigènes devenus des étrangers, voire des esclaves sur leurs propres terres.

Mais les législateurs des partis politiques traditionnels résistent, étant bien souvent liés aux intérêts personnels des comités civiques et des entrepreneurs agricoles de l’Orient du pays.
Certains députés ou sénateurs exigent le droit à 15 hectares de terre par tête de bétail (alors que les paysans doivent se contenter de moins d’un hectare) ; un délai de cinq années minimum d’improductivité des terres avant la restitution de celle-ci à l’Etat ; la possibilité d’expropriation de leurs terres au bénéfice de quatre peuples originaires de l’Orient uniquement ; la justification de la fonction économico-sociale par la seule présence de faune et de flore originale sur leur territoire… Bref, ils démontrent d’une mauvaise foi indéniable.

Pendant que les législateurs défendent les latifundistes avec des arguments juridiques, les peuples indigènes et ruraux, des enfants, des personnes âgées, des hommes et des femmes provenant de tout le pays se dirigent à pied jusqu’à la ville de La Paz pour exiger la réforme de la loi INRA et pour crier à la face du monde l’injustice de leurs conditions de vie.

Comme le dénonce Eduardo Poroso, dirigeant indigène de la colonne des "marchistes" qui se dirigent de Caranavi (tropique du nord de La Paz) à la ville de La Paz : "Ils nous qualifient de peuples disparus, mais notre présence dans cette marche démontre du contraire. Ils nous envahissent en permanence, nous défendons ce qui est à nous. Seuls, nous défendons notre territoire".

Les peuples indigènes marchent vers le cœur politique de la Bolivie parce qu’ils sont fatigués d’être maltraités. Ils savent mieux que personne que chaque réussite passe par des sacrifices…

C’est pour cela que Eulogio Cortés du Mouvement Sans Terre de Santa Cruz déclare : "ni l’accident d’hier, ni les deux morts, ni les menaces des propriétaires terriens qui veulent marcher contre l’approbation de la Loi de Reconduction Communautaire de la Loi INRA nous empêcheront d’atteindre notre objectif. Les paysans et indigènes sans terre ou avec des extensions de terre insuffisantes n’en peuvent plus d’attendre. La terre est un cadeau de Dieu et un droit pour tous. Ceux qui possèdent des latifundios improductifs sont dans l’obligation morale de partager avec ceux qui nécessitent de la terre pour vivre…"

Lors de son premier congrès ordinaire, le MST de Cochabamba a décidé de soutenir activement cette marche par une délégation d’hommes et de femmes des provinces du département.

Les paysan-ne-s des communautés des hautes vallées du Département sont en pleine période de semailles. Ne possédant que peu de terres, il est évidemment hors de question de laisser passer les premières pluies sans essayer d’assurer leur maigre subsistance.
Une délégation d’une quinzaine de personnes (dont la majorité est constituée de femmes et de jeunes) représente depuis plus d’une semaine le MST de Cochabamba dans cette marche, arborant les wipalas et les banderoles du mouvement aux côtés de leurs "frères et sœurs" indigènes pour l’approbation de la révision de la loi INRA.

Une volontaire E-Changer dans la marche…
Par un soleil de plomb, à l’abri de mon chapeau très local et de mes lunettes de soleil, j’ai profité du passage de la marche à Cochabamba pour accompagner mes compañeras et compañeros sur un trajet d’une quinzaine de kilomètres entre Cochabamba et Quillacollo.

La discussion sur la participation de volontaires à ce genre de manifestations reste complexe. Dans mon cas, ce soutien moral, concret et solidaire semblait évident, d’autant plus qu’il s’agit d’une manifestation apolitique.

D’une part, les dirigeants des mouvements indigènes présents sont les alliés directs de mon partenaire bolivien, le MST, depuis la création du "Pacto de Unidad". Les premières occupations de terres du Mouvement des Sans Terre du département de Cochabamba se sont réalisées dans des territoires communautaires d’origine (TCO) du Béni et de Santa Cruz.
Les peuples indigènes, ont fait appel aux membres du MST-Cochabamba pour les soutenir dans la lutte de la récupération de leurs territoires originels. Les paysan-ne-s sans terre les appuieront dans la protection et la surveillance de leur territoire contre les entreprises forestières sans scrupules qui n’hésitent pas à faire des razzias à l’intérieur des TCO pour abattre les arbres tropicaux de grande valeur (financière, mais surtout culturelle pour les autochtones).

D’autre part, la délégation du MST-Cochabamba à la Marche est principalement constituée de participant-e-s aux séminaires de formation du MST-Mujeres.

Enfin, cette marche, même si elle n’est pas directement soutenue par le gouvernement actuel, a été qualifiée de légitime par le vice-président Alvaro García Linera. Le département de Cochabamba, après deux accidents graves de la circulation provoquant une dizaine de blessés et deux morts a décidé d’encadrer la marche par un cordon de police, réglant la circulation.
Les autorités de Quillacollo et de Vinto ont accueillis les « marchistes » avec des discours de bienvenue chaleureux, des victuailles, boissons et une attention médicale pour soigner les ampoules des marcheurs et les maladies contractées par les indigènes des terres basses non habitués à l’altitude, au froid et aux problèmes liés au manque d’hygiène sur cette longue route…

Des conditions de travail impensables
Témoignage recueilli et publié par Indymedia, le 21 novembre in : "La Marcha Indigena Campesina visión antagónica del neoliberalismo"

Doña Marina, une des cuisinières de la marche, déjà d’un âge avancé et faisant partie des travailleur-euse-s salarié-e-s agricoles nous a dit : "l’ingénieur de UNAGRO m’a dit que dans l’exploitation agricole les malades n’étaient pas acceptés. Je suis malade et je n’ai pas de terres, ni rien, c’est pour cela que je marche".

L’esclavagisme existe toujours en Bolivie
Le journal populaire de La Paz du 24 novembre, "extra", nous conte l’histoire d’un ouvrier agricole guaraní vendu par son patron à l’acquéreur de sa propriété en vente (1'200 hectares).

Il y a deux ans le propriétaire agricole décide de vendre ses terres dans le Département de Santa Cruz. Surgit alors un problème : un indigène guaraní, travaillant depuis 10 ans sur ses terres lui doit 1'800 Bs. (environ 300 Fr.) qu’il ne peut pas rembourser, car durant toute sa vie de travail il n’avait jamais touché un centime de paie.
Dans ce genre de propriété, il est assez fréquent que les ouvrier-ère-s travaillent pour le gîte et le couvert. Pour tous les frais supplémentaires tels que médicaments, habits, chaussures… ils doivent emprunter de l’argent aux patrons. De ce fait, ils se retrouvent endettés et inextricablement liés à ceux-ci. Après discussion avec le nouveau propriétaire, il fut tout simplement décidé de céder l’ouvrier avec le terrain pour la somme de sa dette.

Ce type d’actions est totalement illégal et le vice-Ministre de Justice Communautaire, Valentín Ticona est fermement décidé à remédier énergiquement à ce genre de situations. "L’article 5 de la constitution politique de l’Etat détermine que la servitude et l’esclavage sont interdits. De plus nous exigeons l’application de la loi du travail qui fixe le salaire minimum de tou-te-s les ouvrier-ère-s à 500 Bs. par mois". Affaire à suivre !

"La marche indigène et rurale – une vision antagoniste du néolibéralisme"
Dans le monde occidental, on parle beaucoup de la fin des modèles politiques, de la perte des valeurs, de l’éthique des partis, du glissement de la gauche vers la droite…

En Bolivie, les grandes questions sont l’interculturalité, la pluriculturalité, le communautaire et l’individualisme… Difficile d’allier ces deux visions et d’imaginer une nouvelle dimension : un Etat qui prendrait en compte le citoyen, la famille, la communauté, la ville dans le respect des principes des Droits Humains individuels et communautaires, le droit de vote par simple majorité et les décisions communautaires par consensus, tout en permettant des instances de justice traditionnelles et occidentales…

La construction d’une nouvelle constitution politique alliant ces deux visions opposées est une tâche difficile, mais peut-être pas impossible. Pourquoi les Boliviens n’essaieraient-ils pas d’inventer un nouveau modèle ? Ce n’est pas parce que ça ne s’est jamais fait que c’est impossible. Ce qui est certain c’est que ça ne peut pas continuer comme ça encore longtemps, car les gens en ont assez. La migration a atteint des niveaux impensables, le rêve de presque toutes et tous est de faire ses valises pour tenter sa chance ailleurs. A ce rythme là, il n’y aura bientôt plus de maçons ni d’ouvrier-ère-s spécialisé-e-s en Bolivie.

Ci-dessous la traduction libre d’une analyse réalisée par le reporter de l’article : "La Marcha Indigena Campesina visión antagónica del neoliberalismo" mentionné précédemment :

"Le néolibéralisme au-delà de toute conceptualisation signifie : l’individualisme au maximum, celui qui recherche constamment la compétence et l’efficacité, où l’égoïsme et la supériorité sur autrui règnent.
Les acteurs de cette marche historique initiée le 31 octobre avec pour but le siège du gouvernement (La Paz), les indigènes, les paysan-ne-s et le Mouvement sans terre nous proposent un antagonisme politique, culturel et social radicalement distinct du néolibéralisme que défendent les entrepreneurs.
A nouveau les guaranies, yuracares, chiquitanos, mojeños, sirionos et autres peuples indigènes de la zone andine et orientale du pays se lèvent pour défendre les formes communautaires du « traitement » de la terre et par là même de leur territoire et de la nature. La terre n’est pas une marchandise à exploiter jusqu’à épuisement ni un bien individuel, mais communal – communautaire qui implique une réciprocité, la complémentarité et une relation étroite avec leur vie et culture distinctes du capitalisme.

Le gouvernement actuel du MAS ferme les yeux sur cet espace de résistance et subversion au capitalisme, continue dans la recherche de connivence entre ces deux visions antagonistes créant le capitalisme andino-amazonien, sans se rendre compte que ce monstre du capital ne peut pas devenir plus humain ou moins sauvage.

Actuellement les peuples indigènes travaillent pour les latifundistes et grands propriétaires de la terre pour 50 centimes de Boliviano par jour, là où quelques familles accaparent 91% des terres cultivables du pays, et qu’il reste seulement 9% de la terre pour tous les autres habitants du pays.

La marche indigène n’est pas seulement pour une réforme de la loi INRA, elle est plutôt un cri de "RAZ LE BOL" aux politiques d’Etat orientées par les entreprises et la production. C’est un mouvement pour une autre culture et d’autres pratiques culturelles qui questionne les institutions de l’Etat".


Une marche parfaitement organisée
Pour mettre en place une telle manifestation, il faut une organisation logistique à toute épreuve. Les peuples indigènes des Terres Basses n’en sont pas à leur premier essai. Il s’agit de la troisième marche lancée depuis 1990. Leurs revendications légitimes telles que la création d’une assemblée constituante pour une constitution plurinationale et la récupération des territoires indigènes d’origine ont chaque fois eues un immense impact au niveau national.

Un camion suivant les «"marchistes", leur permet d’avancer avec un minimum de charges. Il assure le transport des cuisinières à gaz, des bonbonnes, des ustensiles de cuisine, des couvertures, tentes…

Un minibus et une fourgonnette permettent aux femmes enceintes, aux malades et aux enfants de se reposer par tournus. La collaboration avec des organisations non gouvernementales et l’appui de certaines autorités locales permet la mise en place d’abris pour dormir et se reposer, de postes de secours et de points de distribution de vivres, de boissons et de couvertures... La population de Cochabamba a approvisionné les « marchistes » avec des applaudissements, des boissons, des bananes et des petits pains tout au long du passage de la marche.

C’est avec une grosse ampoule au pied droit que je vous écris ces quelques lignes en espérant avoir pu éclairer les enjeux de cette marche historique. A l’heure actuelle, la marche de Santa Cruz à La Paz est sur le point d'arriver à La Paz. Il y a déjà des centaines de "marchistes" dans les rues de la capitale.

La révision de la loi INRA a finalement été acceptée par la chambre des Députés après de difficiles négociations.
Avec mes compagnes et compagnons du mouvement sans terre de Cochabamba, nous espérons vivement que la chambre des Sénateurs en fera rapidement de même. Dans le cas contraire, il est permis de craindre d’éventuels actes de désespoir tels qu’affrontements violents, grèves de la faim, crucifixions ou autres automutilations engendrées par la fatigue et le désespoir…

Nos espoirs n’étaient pas vains, car dans la nuit du mardi 28 au mercredi 29 novembre, la chambre des Sénateurs a finalement accepté intégralement la Loi de modification de la Loi INRA 1715.
La majorité des partis traditionnels avait décidé de boycotter la séance et de rendre le congrès inopérationnel pour raison de quota.
Ce qu’ils n’avaient pas prévus, c’est que deux sénateurs suppléants Andrés Fermín Heredia Guzmán de Podemos et Abraham Cuellar Araujo de Unidad Nacional décident de participer à la session qui, de ce fait, a pu abroger la nouvelle loi rapidement.
Les partis traditionnels accusent bien évidemment le MAS de corruption envers ces deux sénateurs suppléant. Ce que le gouvernement actuel rejette énergiquement, ajoutant que ce genre de méthodes faisaient partie du passé, de l’époque des gouvernements traditionnels de droite. L’avenir nous en dira plus.



Véronique Blech, cooper-actrice E-Changer pour le MST-Mujeres de Cochabamba

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