Introduction

Grâce notamment aux mouvements féministes, qui ont connu leur apogée dans les années 1970, les actions publiques visant à remédier aux inégalités qui affectent les chances des femmes apparaissent, dans le droit international, communautaire et national, comme légitimes.

Dans les textes internationaux des droits de l’Homme, la notion d’égalité des chances apparaît pour la première fois dans la Déclaration de Philadelphie du 10 mai 1944 avant d’être incorporée dans la nouvelle Constitution de l’OIT de 1945-46. Il est ainsi affirmé que la justice sociale implique que "tous les êtres humains quelle que soit leur race, leur croyance ou leur sexe ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales". Cette notion sera reprise et précisée dans la Convention de l’ONU sur l’élimination de toute discrimination à l’égard des femmes du 18 décembre 1979. L’article 4 de cette Convention énonce que "l’adoption par les Etats de mesures temporaires spéciales visant à accélérer l’instauration d’une égalité de fait entre les hommes et les femmes n’est pas considérée comme un acte discriminatoire tel qu’il est défini dans la présente Convention".

La question est de savoir si ces actions publiques ont effectivement été mises en place, si elles ont réellement été efficaces pour promouvoir l’égalité des chances entre femmes et hommes, et, si non, quels ont été les obstacles (économiques, culturels...) responsables de leur échec.

Il est ici important de délimiter le champ d’étude car le sujet présente quelques difficultés épistémologiques.
Il s’agira tout d’abord de démontrer la pertinence de la question de "l’égalité des chances entre hommes et femmes". En effet les femmes sont à tous les étages de la société mais les effets sociaux et les spécificités culturelles que le rapport entre les sexes engendre ne sont toujours pas définis rigoureusement. La présence économique, sociale et culturelle des femmes est en dehors du champ de la description, ce dernier englobant généralement "les hommes" comme référent du genre humain (comme le démontrent très souvent les statistiques nationales).
Il faudra aussi poser la question de savoir si toute problématique de la différence ne risque pas d’être annulée face à d’autres disparités - entre femmes et femmes, entre hommes et hommes, entre telle femme et tel homme - qui peuvent être plus signifiantes dans les interactions réelles. On s’intéressera particulièrement à l’accroissement ces dernières années du clivage socio-économique au sein de la population féminine.

Le sujet entraîne une autre difficulté : l’approche concernant l’égalité des chances entre hommes et femmes est plus subtile, ou du moins de nature différente, que celle concernant le rapport entre classes sociales ou entre ethnies par exemple. La domination masculine ou du moins l’ordre masculin dominant est plus difficile à appréhender car les femmes ont des rapports intimes personnels avec les hommes, dans la famille, le couple... Ainsi, Virginia Woolf écrivait qu’ "inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, qui inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains". Cette particularité du rapport social entre les sexes, intégré au plus profond des corps de façon intime et quotidienne, explique en partie la difficulté que l’on a à dénoncer les inégalités de fait. On parlera ici de "domination", non pas comme processus mis en place de façon consciente et "machiavélique" par les hommes, mais comme "ordre dominant", en tant que construction sociale historique, qui génère des inégalités sociales "naturalisées".
Le sujet se limite au marché du travail mais inévitablement, on sera amené à élargir le champ d’analyse, le rapport hommes/femmes sur le marché du travail s’étudiant relativement à la cellule domestique et à l’institution scolaire entre autres.
On renversera en outre dans ce dossier la problématique ordinaire fondée sur le constat des changements les plus visibles dans la condition des femmes : le rapport hommes/ femmes ne connaît pas d’évolution linéaire ; on ne peut parler de progrès de la condition féminine au fil des temps car elle s’estime relativement à celle des hommes. Il s’agira alors de montrer que le rapport femmes/hommes sur le marché du travail est une construction sociale qui varie selon le contexte et le mode de production.

Dans une première partie, on tentera d’expliquer les processus sociaux et culturels responsables des permanences et des changements dans le rapport femmes/hommes sur le marché du travail aujourd’hui, en mettant l’accent sur les institutions (Ecole, Etat...) responsables de la différenciation sociale naturalisée entre les sexes ou au contraire de la remise en question de cette différenciation.

Dans une deuxième partie, on analysera la permanence des discriminations (salaires, carrières...) et des inégalités (face au chômage, à la précarité...) entre les femmes et les hommes, en montrant notamment que la nouvelle logique de marché, avec notamment une sélectivité et une flexibilité accrues, et une certaine "tolérance sociale" à l’égard de la condition plus précaire des femmes sur le marché du travail, ont construit de nouvelles différenciations sexuées entre les filières et les métiers. On montrera aussi que les trajectoires professionnelles des femmes diplômées tendraient, malgré les discriminations persistantes, à se rapprocher de leurs homologues masculins. On pourra enfin poser la question de l’identité des femmes face au travail et à la cellule domestique.

Dans une troisième partie, il s’agira d’étudier les actions publiques, européennes et nationales, en montrant qu’elles peuvent être ambivalentes et soumises au contexte socio-économique jugé favorable ou pas. On montrera aussi que les instruments juridiques mis en place en France pour lutter contre les discriminations ont été très largement inefficaces. On essaiera en outre dans cette partie d’élargir le débat aux politiques de "discriminations positives".

Enfin une quatrième partie sera consacrée à une approche concernant la question des femmes plus concrète et surtout basée sur le terrain, en l’occurrence en Picardie.


La construction des rapports sociaux entre les sexes

La question se situe dans un cadre théorique plus général que le rapport homme / femme : étudier comment l’ordre établi avec ses rapports de domination, ses droits, ses privilèges et ses injustices se perpétue aussi facilement, et que les conditions d’existence plus ou moins intolérables puissent paraître comme acceptables et même naturelles.
La domination masculine et la manière dont elle est imposée et subie est un exemple de cette soumission paradoxale, effet de ce que Bourdieu appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes même, qui s’exerce pour l’essentiel par des voies symboliques (communication, méconnaissance, reconnaissance et sentiment), ce qui n’exclut pas, bien évidemment, des formes de violence physique et brutale.
Cette relation sociale offre une occasion de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue, un style de vie, une manière de penser, d’agir et plus généralement une propriété distinctive, un stigmate tout comme la couleur de la peau est une propriété corporelle parfaitement arbitraire.
Il s’agit de démontrer les processus qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel, et ce sur la base, entre autres, de la nécessité de la gestion de la reproduction.
Pour cela l’approche anthropologique permet de prendre sur une certaine vision du monde (européenne, occidentale, judéo-chrétienne...) un recul capable de rendre au principe de différence entre le masculin et le féminin son caractère arbitraire et en même temps sa nécessité sociologique. On mettra ici en perspective deux courants : le courant matérialiste qui explique l’asymétrie entre les sexes par les conditions de production et le courant symbolique, qui explique comment cette asymétrie devient socialement acceptée.
On pourra ainsi faire apparaître une construction sociale naturalisée (les genres en tant qu’habitus sexués).
On verra en outre que le principe de perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas seulement, dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c’est à dire au sein de l’unité domestique, mais dans des instances telles que l’école ou l’État, lieux d’élaboration et d’imposition des principes de domination.

1- La naturalisation de la différenciation sociale entre les sexes.

a- Le traitement collectif de la question de la reproduction

" La fécondité et la survie de l’espèce "
Un des objets premiers de la culture humaine est le traitement collectif de la différence biologique entre les sexes, et la mise au point consensuelle d’une version acceptable de la question de la reproduction. La domination sociale des femmes repose ainsi sur la nécessaire gestion de la reproduction. Cela marque la spécificité du groupe des femmes par rapport aux autres groupes des dominés sociaux, économiques, ou politiques comme par exemple, sous l’antiquité, les populations vaincues mises en esclavage ou, au 19ème siècle, les ouvriers de la grande industrie.
Le partage social si fréquent des rôles féminin et masculin entre par exemple la cuisine et la chasse, n’est pas directement lié à des différences physiologiques évidentes, mais à leur signification au sein de la culture qui les rend compréhensibles et qui, dans ce but, élabore des catégories, des règles, des oppositions.
Ainsi, dans la plupart des sociétés, l’art de la guerre par exemple est un monopole masculin mais ce n’est pas parce qu’une femme est plus gracile, sans doute statistiquement moins forte qu’un homme, qu’elle ne fait pas la guerre comme soldat en première ligne, puisque la faiblesse physique de certains hommes ne constitue pas une raison suffisante d’exemption, et que le fait d’être forte physiquement pour une femme n’est pas une raison suffisante pour entrer dans des unités de combat. La gracilité féminine, qui est un trait de différentiation sexuelle secondaire, n’implique pas une impossibilité de se battre physiquement, puisque l’homme lui-même, faible physiquement au regard des prédateurs qui l’entourent, invente précisément dans l’art de combattre les tactiques rusées qui peuvent compenser cette faiblesse. L’exercice du pouvoir et les tactiques de combat ne relèvent pas d’une supériorité en force physique des acteurs même masculins, mais de l’appropriation d’une culture de la violence, éthique et technique par les hommes, et du contrôle par le pouvoir politique, toujours masculin, de la procréation, seul "pouvoir" dont les hommes soient privés.
Les travaux qui s’effectuent à l’extérieur de la maison, comme ceux du bâtiment et des travaux publics, réputés difficiles, sont aussi en général "épargnés" aux femmes. Là encore, la moindre force physique des femmes n’est pas l’unique raison du partage des tâches : les identités culturelles, l’absence d’accès à la culture technique spécifique en droit ou en fait pour les femmes, mais avant tout la question de la gestion par la communauté de la reproduction humaine sont autant de paramètres à prendre en compte.
En effet, la vulnérabilité transitoire du couple mère / nouveau-né est aussi celle de la société toute entière, et la protection de la mère et de l’enfant est une condition de sa survie. De la même façon, la surveillance du lien de filiation par le sang, c’est à dire la maîtrise de la sexualité féminine dans le souci de produire une maternité sans équivoque, est une des conditions de formation des identités communautaires : tout système de croyance qui privilégie la transmission de cette identité par "le sang" tendra à mettre sous contrôle la sexualité et le comportement féminins.
Il ne s’agit donc pas ici seulement d’un processus de domination sociale, mais d’une nécessité sociologique fonctionnelle. Les institutions englobantes, comme l’Eglise et l’Etat par exemple, ont vis-à-vis des femmes une double fonction, de protection mais aussi d’enfermement à l’intérieur d’un genre, hors de l’universalité de l’être humain : en d’autres termes, ces institutions englobantes les inscrivent à l’intérieur d’un système de contraintes morales et culturelles très fortes, grâce auquel d’ailleurs, paradoxalement, elles trouvent parfois une certaine protection. Cette apparente contradiction explique que si les femmes sont souvent perçues comme plus conformistes politiquement que les hommes vis-à-vis des institutions en place, c’est aussi parce que ces dernières les protègent de manière spécifique et souvent nécessaire ; mais parfois cette protection est chèrement payée, par un enfermement idéologique et physique, à l’intérieur du foyer, dans la fonction maternelle.

" Institutions qui assurent cette différenciation des rapports sociaux entre les sexes "
Une histoire des femmes doit faire une place, sans doute la première, à l’histoire des agents et des institutions qui concourent à assurer ces permanences. On ne peut se contenter d’enregistrer par exemple l’exclusion des femmes hors de telle ou telle profession, de telle ou telle filière, de telle ou telle discipline; on doit aussi rendre compte de la reproduction des hiérarchies (professionnelles, disciplinaires...) et des dispositions hiérarchiques qu’elles favorisent et qui portent les femmes à contribuer à leur exclusion des lieux d’où elles sont exclues.
Ainsi, la recherche historique ne peut se limiter à décrire les transformations au cours du temps de la condition des femmes, ni même la relation entre les genres aux différentes époques ; elle doit s’attacher à établir pour chaque période, l’état des agents et des institutions : Famille, Etat, Ecole, Eglise... qui avec des poids et des moyens différents en différents moments, ont contribué à arracher plus ou moins complètement à l’histoire les rapports de domination masculine. Le véritable objet d’une histoire des rapports entre les sexes, c’est donc l’histoire des combinaisons successives (différentes au Moyen Age et au 18ème siècle, sous Pétain et sous de Gaulle) et de stratégies qui, à travers des institutions et des agents particuliers, ont perpétué, parfois au prix de changements réels ou apparents, la structure des rapports de domination entre les sexes.
Cela permet d’éviter entre autres de considérer que l’accroissement de la population active féminine est forcément un "progrès". En effet, la subordination de la femme pouvant s’exprimer dans la mise au travail, comme dans la plupart des sociétés préindustrielles, ou, à l’inverse, dans son exclusion du travail, comme ce fut le cas après la révolution industrielle, avec la séparation du travail et de la maison, prenant en compte le déclin des femmes de la bourgeoisie, désormais vouées au culte de la chasteté, des arts domestiques et à la pratique religieuse de plus en plus exclusivement féminine.
Le travail de reproduction était assuré, jusqu’à une époque récente, par quatre instances principales, la Famille, l’Eglise, l’Etat et l’Ecole, qui avaient en commun d’agir sur les structures inconscientes.
La construction des comportements "féminin" et "masculin"
Le travail de construction symbolique ne se réduit pas à une opération de nomination orientant et structurant les représentations ; il consiste aussi à une transformation profonde des comportements qui tendent à exclure de l’univers du pensable et du faisable tout ce qui marque l’appartenance à l’autre genre, et faire qu’un homme soit "viril" et une femme "féminine".
C’est au terme d’un grand travail collectif de socialisation diffuse et continue que les identités distinctives qu’instituent ce travail s’incarnent dans des habitus différenciés selon le principe de division dominant.
L’ordre masculin s’inscrit dans les corps au travers des injonctions tacites qui sont impliquées dans les routines de la division du travail ; il inculque les dispositions qui excluent les femmes des tâches dites nobles, en leur assignant des places inférieures et en leur enseignant comment se tenir avec leur corps.

a- Les rites de séparation

La masculinisation du corps masculin et la féminisation du corps féminin sont des tâches immenses ; c’est à travers le "dressage" des corps que s’imposent les dispositions les plus fondamentales, celles qui rendent à la fois enclins et aptes à entrer ou pas dans les jeux sociaux les plus favorables au déploiement de la virilité : la politique, les affaires, la science.... La prime éducation encourage très inégalement les garçons et les filles à s’engager dans ces jeux et favorise davantage chez les garçons les différentes formes de la domination.

Les rites dits de "séparation" ont pour fonction d’émanciper le garçon par rapport à sa mère et d’assurer sa masculinisation progressive en l’incitant et en le préparant à affronter le monde extérieur. L’enquête anthropologique montre en effet que le travail que les garçons doivent faire pour "s’arracher" des bras de leur mère (et du monde maternel) et affirmer leur identité sexuelle propre est organisé par le groupe qui, grâce aux rites d’institution sexuels orientés vers la virilisation, et plus largement dans toutes les pratiques différenciées de la vie quotidienne (sports, jeux "virils"...).
On n’en finirait pas d’énumérer les actes qui visent à séparer les garçons de leur mère dans les sociétés traditionnelles ; ainsi dans la société kabyle, "après la naissance, le garçon est déposé à la droite(côté masculin) de sa mère, et l’on place entre eux des objets typiquement masculins tels qu’un grand couteau, un soc ou une des pierres du foyer. De même l’importance de la première coupe de cheveux est liée au fait que la chevelure, féminine, est un des liens symboliques qui rattachent le garçon au monde maternel. Et le travail de "déféminisation" se poursuit à l’occasion de cette introduction dans le monde des hommes qu’est la première entrée au marché : l’enfant reçoit un poignard, un cadenas et un miroir, tandis que sa mère dépose un œuf frais dans le capuchon de son burnous. A la porte du marché, il brise l’œuf et ouvre le cadenas, actes virils de défloration, et se regarde dans le miroir qui est un opérateur de renversement. Son père le guide dans le marché, monde exclusivement masculin, le présentant aux autres hommes. Au retour, ils achètent une tête de bœuf, symbole phallique, pour ses cornes".
Le même travail psychosomatique prend appliqué aux filles, une forme plus radicale : la femme étant constituée comme une entité négative, ses vertus elles-mêmes ne peuvent s’affirmer que dans une double négation. Tout le travail de socialisation tend à lui imposer des limites, qui toutes concernent le corps. Cet apprentissage est d’autant plus efficace qu’il reste pour l’essentiel tacite : la morale féminine s’impose surtout à travers une discipline de tous les instants qui concerne toutes les parties du corps, notamment au travers de la contrainte du vêtement. C’est ainsi que la jeune fille kabyle intériorisait les principes de la bonne tenue, corporelle et donc morale, en apprenant la bonne manière de nouer ses cheveux et sa ceinture, de remuer ou de tenir immobile telle ou telle partie de son corps. De même que la morale de "l’honneur" masculin peut se retrouver dans le fait de "faire face", "regarder au visage" et dans la posture droite, de même la soumission de la femme kabyle trouve une traduction naturelle dans le fait de baisser les yeux, de s’incliner, de s’abaisser, de se courber, les poses courbes et la docilité étant censées convenir à la femme.
Aujourd’hui encore en Europe et aux Etats-Unis, comme le montre notamment Nancy Henley, on enseigne aux femmes à occuper l’espace, à marcher, à adopter des positions du corps convenables, elle montre qu’on apprend aux femmes à tenir leur dos droit, à rentrer leur ventre, à ne pas écarter les jambes... autant de postures qui sont chargées d’une signification morale (par ex tenir les jambes écartées est "vulgaire"). Comme si la féminité se mesurait à l’art de "se faire petite". De la même façon les poses ou les postures relâchées, comme le fait de se balancer sur son siège ou de mettre les pieds sur le bureau, que peuvent s’accorder les hommes de "statut", est impensable pour une femme.

Tout ce qui reste à l’état implicite dans l’apprentissage ordinaire de la féminité est porté à l’explicitation dans les écoles d’hôtesses et leurs cours de maintien ou de savoir-vivre, où, comme l’a observé Yvette Delsaut, on apprend à marcher, à se tenir debout (les mains derrière le dos, les pieds parallèles) à sourire, à se tenir à table, à traiter les hôtes, à "répondre gentiment", à avoir de la tenue (pas de couleurs voyantes, trop vives, trop agressives) et à se maquiller.

b- L’universel et la noblesse basés sur le masculin

" De la reine et de moi que dit la voix publique ?
Parlez : qu’entendez-vous ?
J’entends de tous côtés
Publier vos vertus, Seigneur, et ses beautés."
(Racine, Bérénice, Acte 2, scène 2).

" La dissymétrie. Entre Raison et Corps "
La dissymétrie naturelle implique dans ce classique des classiques français deux désignations identitaires particulières : pour lui, les valeurs morales profondes, pour elle celles qui se lisent sur le corps.
Cette dissymétrie parcourt toute la littérature et même la philosophie : par exemple, Kant, qui en déduit une efficacité des injures, imagine que "l’outrage le plus sensible pour un homme est d’être surnommé fou, et pour une femme celui d’être appelée dégoûtante". Le risque spécifique de la masculinité est la perte de la raison, celui de la féminité, un débordement du corps par lui-même.
Les exemples de cette dissymétrie dans les définitions du masculin et du féminin se rencontrent dans toutes les productions culturelles contemporaines, chansons, feuilletons télévisés... Elle consiste à rendre plus centrale la question du corps dans la définition identitaire "féminine" et au contraire plus déterminante la part sociale et culturelle dans la définition de l’identité masculine.
La différence des sexes est reconstruite grâce à des images qui pour la plupart sont liées à cette dissymétrie première entre un universel, l’être humain, masculinisé par la grammaire, et un genre particulier, l’identité féminine, entièrement comprise à l’intérieur de son corps.

" La "masculinité" est vue comme une noblesse construite contre la "féminité" "
Comme le rappelle la différence qui sépare le cuisinier de la cuisinière, le couturier de la couturière, il suffit que les hommes s’emparent de tâches réputées féminines et les accomplissent hors de la sphère privée pour qu’elles se trouvent par-là même ennoblies et transfigurées : "c’est le travail, observe Margaret Maruani, qui se constitue toujours comme différent selon qu’il est effectué par des hommes ou par des femmes". Si la statistique établit que les métiers dits qualifiés incombent plutôt aux hommes tandis que les travaux impartis aux femmes sont "sans qualité", c’est que tout métier, quel qu’il soit, se trouve en quelque sorte qualifié par le fait d’être accompli par des hommes.
Ainsi les clavistes dont l’entrée dans les métiers du livre a suscité de formidables résistances de la part des hommes, menacés dans leur mythologie professionnelle du travail hautement qualifié, ne sont pas reconnues comme faisant le même métier que leurs compagnons masculins, dont elles sont séparées par un simple rideau, bien qu’elles accomplissent le même travail. Et après de longues luttes des femmes pour faire reconnaître leurs qualifications, celles-ci seront redistribuées entre les hommes et les femmes et seront arbitrairement recomposées de manière à appauvrir le travail féminin tout en maintenant la valeur supérieure du travail masculin ; ainsi dans un contexte en apparence radicalement changé, les femmes sont encore très communément privées du titre hiérarchique correspondant à leur fonction réelle.
Dans le même ordre d’idées, des sociologues ont étudié une fromagerie suisse et ils ont montré que l’on retrouvait encore de nos jours la dichotomie chaud / froid entre le travail des femmes et celui des hommes, comme dans la société Kabyle traditionnelle étudiée par Bourdieu. Dans cette usine où les hommes comme les femmes sont convaincus que la fromagerie est un métier masculin, les femmes sont fixées au cantonnement et à la préparation des commandes qui sont perçues comme moins nobles que la fabrication, qui est en outre une activité trop éprouvante pour les femmes, soit disant trop faibles ; la température y avoisine en effet les 29°C avec une humidité de 90%. Les hommes étant confrontés à des conditions de travail soit disant plus pénibles, sont tout "logiquement" mieux traités (promotions, salaires...).
Cependant les sociologues ont montré que les conditions de travail des femmes étaient au moins aussi difficiles que celles des hommes : les opératrices doivent en effet déplacer près de 650 kilos par jour dans des postures dangereuses dans une atmosphère humide sans lumière du jour ; ils montrent aussi que l’automatisation limiterait la pénibilité du travail et permettrait en outre l’accès des femmes à la profession.

On voit là une résistance typique à la féminisation d’un métier traditionnellement masculin. Benoît Bastard, l’un des sociologues, montre ainsi que "les ressorts de la ségrégation sont fortement ancrés dans la tradition et la culture".
La définition de l’excellence est, de toute manière, chargée d’implications masculines qui ont la particularité de ne pas apparaître comme telle. La définition d’un poste surtout d’autorité inclut toutes sortes de capacités et d’aptitudes sexuellement connotées : si tant de positions sont si difficiles à occuper pour des femmes, c’est qu’elles sont coupées sur mesure pour des hommes dont la virilité s’est elle-même construite par opposition aux femmes telles qu’elles sont aujourd’hui.
Pour réussir complètement à tenir une position, une femme devrait posséder non seulement ce qui est explicitement exigé par la description du poste, mais aussi tout un ensemble de propriétés que leurs occupants masculins importent d’ordinaire dans le poste, une stature physique, une voix, ou des dispositions comme l’agressivité, l’assurance, la distance au rôle, l’autorité dite naturelle... auxquelles les hommes ont été préparés et entraînés tacitement en tant qu’hommes toute leur vie.

Tout en se gardant d’attribuer aux hommes des stratégies clairement organisées de résistance, on peut supposer que la logique spontanée des opérations de cooptation, qui tend toujours à conserver les propriétés les plus rares des corps sociaux s’enracine dans une appréhension confuse, et très chargée d’émotion, du péril que la féminisation fait courir à la rareté, donc à la valeur d’une position sociale, et à l’identité sexuelle de ses occupants.
La violence de certaines réactions émotionnelles contre l’entrée des femmes dans telle ou telle profession se comprend si l’on sait que les positions sociales elles-mêmes sont sexuées, et sexuantes, et que, en défendant leurs postes contre la féminisation, c’est leur idée la plus profonde d’eux-mêmes en tant qu’hommes que les hommes entendent protéger, surtout dans le cas de catégories sociales comme les travailleurs manuels ou de professions comme celles de l’armée qui doivent une grande partie, sinon la totalité, de leur valeur, même à leurs propres yeux, à leur image de virilité.

c- La femme : être – perçue

La domination masculine qui constitue les femmes en objets symboliques, dont l’être est un être-perçu, a pour effet de les placer dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux, de dépendance symbolique : elles existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est à dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient féminines, c’est à dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées.
Et la prétendue "féminité" n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées.
En conséquence, le rapport de dépendance à l’égard des autres (et pas seulement des hommes) tend à devenir constitutif de leur être. Ainsi les femmes ont des dispositions à désirer attirer l’attention et plaire, désignées parfois comme coquetterie. Sans cesse sous le regard des autres, elles sont condamnées à éprouver constamment l’écart entre le corps réel, auquel elles sont enchaînées, et le corps idéal dont elles travaillent sans relâche à se rapprocher. Ayant besoin du regard d’autrui pour se constituer, elles sont continûment orientées dans leur pratique par l’évaluation anticipée du prix que leur apparence corporelle et leur manière de tenir leur corps et de le présenter pourront recevoir.

A ceux qui objecteraient que nombre de femmes ont rompu aujourd’hui avec les normes et les formes traditionnelles de la retenue et qui verraient dans la place qu’elles font à l’exhibition (contrôlée) du corps (qui reste très évidemment subordonné au point de vue masculin) un "progrès" de leur condition, on peut donner comme exemple l’usage que la publicité fait de la femme, encore aujourd’hui, après un demi-siècle de féminisme. Goffman montre que le corps féminin est à la fois offert et refusé et manifeste la disposition symbolique qui convient à la femme, combinaison d’un pouvoir d’attraction propre à faire honneur aux hommes dont elle dépend ou auxquels elle est liée, et d’un refus sélectif qui ajoute à l’effet de "consommation ostentatoire" le prix de l’exclusivité.
De la même façon, sur les plateaux de télévision, les femmes sont presque toujours cantonnées dans des rôles mineurs, qui sont autant de variantes de la fonction d’hôtesse, traditionnellement impartie aux femmes. Quand elles ne sont pas flanquées d’un homme, auquel elles servent de faire-valoir, et qui joue de toutes les ambiguïtés inscrites dans la relation de "couple", elles ont peine à s’imposer, et à imposer leur parole, et sont reléguées dans un rôle convenu d’animatrice ou de présentatrice. Lorsqu’elles participent à un débat public, elles doivent lutter, en permanence, pour accéder à la parole et pour retenir l’attention et cette minoration qu’elles subissent est d’autant plus implacable qu’elle ne s’inspire d’aucune malveillance explicite, et qu’elle s’exerce avec l’innocence parfaite de l’inconscience, lorsqu’on leur coupe la parole. Cette sorte de déni d’existence les oblige souvent à recourir, pour s’imposer, aux armes des faibles : l’éclat, l’exhibition et la séduction, qui renforcent les stéréotypes et qui renforcent encore la relation de domination symbolique.
Et il faudrait énumérer tous les cas où les hommes les mieux intentionnés accomplissent des actes discriminatoires, excluant les femmes des positions d’autorité, réduisant leurs revendications à des caprices, auxquels on met un terme avec une parole d’apaisement ou les réduisant à leur féminité, par le fait d’attirer l’attention sur la coiffure ou tout autre trait corporel, ou d’user de termes familiers (prénom, "ma petite", "ma chérie"...).
Autant de choix presque imperceptibles de l’inconscient qui, en s’additionnant, contribuent à construire la situation diminuée des femmes. D’où le problème de l’accès au pouvoir pour les femmes ; il les place en situation paradoxale : si elles agissent comme des hommes, elles s’exposent à perdre les attributs obligés de la féminité et elles mettent en question le droit naturel des hommes aux positions de pouvoir ; si elles agissent comme des femmes, elles paraissent incapables et inadaptées à la situation.
De la même façon, elles sont invitées à la fois à tout mettre en œuvre pour plaire et séduire, et en même temps sommées de repousser les manœuvres de séduction. Cette combinaison contradictoire de fermeture et d’ouverture, de retenue et de séduction, est d’autant plus difficile à réaliser qu’elle est soumise à l’appréciation des hommes qui peuvent commettre des erreurs d’interprétation inconscientes ou intéressées.
C’est ainsi que souvent devant les plaisanteries sexuelles, les femmes n’ont pas d’autre choix que de s’exclure ou de participer, pour essayer de s’intégrer, mais en s’exposant alors à ne plus pouvoir protester si elles sont victimes du sexisme ou du harcèlement sexuel.

d- Structures cognitives et normatives : l’autocensure

"Les femmes, dit Kant, ne peuvent pas plus défendre personnellement leurs droits et leurs affaires civiles qu’il leur appartient de faire la guerre ; elles ne peuvent le faire que par l’intermédiaire d’un représentant".
Le renoncement, que Kant impute à la "nature" féminine, est inscrit au plus profond des dispositions des hommes et des femmes. La socialisation différentielle dispose les hommes à aimer les jeux de pouvoir, les femmes à aimer les hommes qui les jouent et le charisme masculin.
La domination masculine trouve un de ses meilleurs soutiens dans la méconnaissance que favorise l’application au dominé de catégories de pensée (structures cognitives) engendrées dans la relation même de domination et qui peut conduire à l’amour du dominant et de sa domination, qui implique le renoncement à exercer en première personne.
On peut citer ici en exemple le témoignage d’une personne transsexuelle sur les changements de dispositions consécutifs à un changement de sexe. Celui-ci favorise l’apparition d’une impuissance apprise et parfaitement intégrée : "plus j’étais traitée comme une femme, plus je devenais femme. Je m’adaptais bon gré mal gré. Si j’étais censée être incapable de faire des marches arrière ou d’ouvrir des bouteilles, je sentais, étrangement, que je devenais incompétente. Si l’on pensait qu’une valise était trop lourde pour moi, inexplicablement, je la jugeais telle, moi aussi".
Grâce à ce mécanisme d’intégration inconsciente de schémas de pensée particuliers, les dominés appliquent des catégories construites du point de vue des dominants aux relations de domination, les faisant apparaître comme naturelles.
Lorsque les dominés appliquent à ce qui les domine des schèmes qui sont le produit de la domination, leurs actes de connaissance deviennent des actes de reconnaissance, de soumission.
Ce qui peut conduire à une sorte d’auto-dépréciation.
Ainsi, il est très fréquent que, au cours d’entretiens menés en France en 1996 par l’INED, des femmes expriment la difficulté qu’elles ont à accepter leur corps. On a constaté aussi que les femmes françaises déclarent, à une très large majorité, qu’elles souhaitent avoir un conjoint plus âgé et aussi plus grand qu’elles, les deux tiers allant jusqu’à refuser explicitement un homme moins grand. Pourquoi refuser de voir disparaître les signes ordinaires de la domination ? "Accepter une inversion des apparences, répond Michel Bozon, c’est donner à penser que c’est la femme qui domine, ce qui paradoxalement l’abaisse socialement : elle se sent diminuée avec un homme diminué". En effet, la femme prend en compte, dans la représentation qu’elle se fait de sa relation à l’homme auquel elle est attachée, la représentation que la société sera conduite à se faire de lui. Du fait que ces principes communs exigent de manière tacite que l’homme occupe au moins en apparence et vis à vis de l’extérieur (l’âge et la taille étant vus comme des indices de maturité et des garanties de sécurité), la position dominante dans le couple, la femme ne peut vouloir et aimer qu’un homme dont la dignité est reconnue par le fait qu’il la "dépasse", ce qui contribue à accroître sa propre dignité de femme. Cela peut expliquer (cf. deuxième partie), que certaines femmes ne cherchent pas réellement de promotions, ou de responsabilités supplémentaires, relativement à la position et au statut, qui deviendraient plus faibles, de leurs conjoints.
Il est intéressant de noter que les femmes les plus soumises à ce modèle traditionnel (l’homme doit être plus âgé et plus grand) se rencontrent surtout chez les artisans, les paysans, les commerçants et les ouvriers, c’est à dire les catégories dans lesquelles le mariage reste, pour les femmes, le moyen privilégié d’acquérir une position sociale ; c’est à dire pour des femmes qui ont besoin d’être en accord avec le modèle dominant et ses critères de représentation. Ce qui tend à confirmer que l’amour, loin de sa représentation romantique, est souvent "amour du destin social".
De façon plus générale, on observe que lorsque les contraintes externes s’abolissent et que les libertés formelles- droit de vote, droit à l’éducation, accès à toutes les professions, y compris politiques - sont acquises, l’auto-exclusion et la "vocation" (qui agit de manière positive et négative) viennent prendre le relais de l’exclusion explicite ; il apparaît en effet une sorte "d’agoraphobie" socialement imposée qui peut survivre longtemps à l’abolition formelle (juridique ou autre) des interdits les plus visibles et qui conduit les femmes à s’exclure elles-mêmes des lieux qui lui étaient implicitement interdits.
Ceci tend à montrer que la révolution symbolique qu’appellent les mouvements féministes ne peut se réduire à une simple conversion des consciences et des volontés. Il est illusoire de croire que la violence symbolique peut être vaincue par les seules armes de la conscience et de la volonté car les effets et les conditions de son efficacité sont durablement inscrits au plus intime des corps sous forme de dispositions (structures cognitives). Ceci est d’autant plus difficile que, dans les rapports homme / femme "intimes", privés, familiaux, les inclinations des corps, les comportements différenciés se vivent dans la logique du sentiment amoureux, du devoir, du respect ou du dévouement affectif, et peuvent donc survivre longtemps à la disparition de leurs conditions sociales de production.

Ainsi selon la loi universelle de l’ajustement des espérances aux chances, des aspirations aux possibilités, l’expérience prolongée d’un monde sexué tend à faire disparaître, en la décourageant, l’inclination même à accomplir les actes qui ne sont pas attendus des femmes, sans même leur être refusés. La constance des habitus est un facteur très important de la constance relative de la structure de la division sexuelle du travail : du fait que ces principes se transmettent, pour l’essentiel, en deçà de la conscience et du discours, ils échappent pour une grande part aux prises de conscience et du même coup aux transformations ou aux corrections (comme l’attestent les décalages, souvent observés, entre les déclarations et les pratiques, les hommes les plus favorables à l’égalité des sexes, par exemple, ne participant pas plus au travail domestique que les autres).

L’Institution scolaire

L’Ecole, lors même qu’elle est affranchie de l’emprise de l’Eglise, continue de transmettre les présupposés de la représentation patriarcale (fondée sur l’homologie entre la relation homme/ femme et la relation adulte/ enfant ) et surtout ceux qui sont inscrits dans ses propres structures hiérarchiques, toutes sexuellement connotées, entre les différentes écoles ou les différentes facultés, entre les disciplines, entre les spécialités, c’est à dire entre des manières d’être et des manières de voir, de se voir, de se représenter ses aptitudes et ses inclinations, tout ce qui contribue à faire non seulement les destins sociaux mais aussi les images qu’on a de soi. En fait c’est toute la culture savante, véhiculée par l’institution scolaire, qui dans ses variantes tant littéraire ou philosophique que médicale ou juridique, n’a pas cessé d’utiliser des modes de pensée et des modèles archaïques (avec par exemple le poids de la tradition aristotélicienne qui fait de l’homme le principe actif et de la femme l’élément passif).
Mais l’Ecole est en même temps, un des principes les plus décisifs du changement dans les relations entre les sexes du fait des contradictions dont elle est le lieu et de celles qu’elle introduit.
En effet, actuellement plus que jamais, la détention d’un diplôme constitue pour les femmes un sésame pour l’emploi et la carrière. La prolongation de la scolarité a concerné tous les jeunes, mais l’essor de la scolarisation des filles est apparu comme un phénomène social majeur dès lors qu’elles ont dépassé les garçons dans l’obtention du baccalauréat, diplôme si symboliquement significatif en France. Cela s’est produit au sein de la cohorte entrée en sixième en 1962 et ce mouvement a continué dans les cohortes suivantes. La présence des filles dans l’enseignement supérieur s’accroît en proportion puisque le nombre des étudiantes surpasse celui des étudiants au milieu des années 70.
Mais les changements visibles des conditions cachent des permanences dans les positions "relatives" : l’égalisation des chances d’accès et des taux de représentation ne doit pas masquer les inégalités qui subsistent dans la répartition entre les différentes filières scolaires.

a- Une reconstruction de la différentiation entre les sexes

Plus nombreuses que les garçons a obtenir le baccalauréat et à faire des études universitaires, les filles sont beaucoup moins représentées dans les sections les plus "cotées", leur représentation restant très inférieure dans les sections scientifiques alors qu’elle va croissant dans les sections littéraires.
De même dans les lycées professionnels, elles restent vouées aux spécialités traditionnellement considérées comme féminines et peu qualifiées (celles d’employé de collectivité ou de commerce, le secrétariat et les professions de santé), certaines spécialités (mécanique, électronique) étant pratiquement réservées aux garçons.
Même permanence des inégalités dans les classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques et dans ces écoles mêmes. dans les facultés de médecine, la part des femmes décroît quand on s’élève dans la hiérarchie des spécialités, dont certaines, comme la chirurgie, leur sont pratiquement interdites, et d’autres, comme la pédiatrie et la gynécologie leur sont en fait réservées. Comme on le voit, la structure se perpétue dans des couples d’oppositions homologues des divisions traditionnelles, telle l’opposition entre les grandes écoles et les facultés ou, à l’intérieur de celles-ci, entre les facultés de droit et de médecine ou à l’intérieur des facultés de lettres, entre la philosophie ou la sociologie, la psychologie et l’histoire de l’art. Et le même principe de division s’applique encore, au sein de chaque discipline, assignant aux hommes le plus noble, le plus synthétique, le plus théorique, et aux femmes, le plus analytique, le plus pratique, le moins prestigieux.

Dans le champ universitaire, l’opposition existe globalement entre les disciplines temporellement dominantes, droit et médecine, et les disciplines temporellement dominées, sciences et lettres, et à l’intérieur de ces dernières, entre les sciences, côté du "hard" et les lettres, c’est à dire le "soft", ou encore entre la sociologie du côté du politique et la psychologie, vouée à l’intériorité, comme la littérature.
L’opposition se retrouve jusque dans le champ des relations internationales, où la France occupe, par rapport à différents pays comme les Etats-Unis, l’Angleterre ou l’Allemagne, une position "féminine", comme l’atteste le fait que, dans des pays comme l’Egypte, la Grèce ou le Japon, les garçons s’orientent plutôt vers ces pays tandis que les filles vont plutôt en France, ou encore que l’on va plutôt en Angleterre pour faire des études d’économie ou de technologie, et plutôt en France pour étudier les lettres ou les sciences humaines.
On peut prendre comme exemple de choix contrastés la chimie et l’électricité, traités par Françoise Battagliola. La féminisation plus ancienne et plus marquée de la chimie par rapport à l’électricité renvoie à des représentations symboliques des différentes disciplines scientifiques ou techniques comme plus ou moins "féminines" ou "masculines". Ces représentations perdurent au-delà des transformations des conditions de formation des métiers et filières d’emploi. Ainsi, la chimie continue à être associée au goût du concret et de l’expérimentation, à des qualités d’observation, de patience ou d’intuition, ainsi qu’au souci de l’utilité sociale directe de son activité professionnelle. Toutes qualités dont sont créditées les femmes alors que l’exercice de l’intelligence abstraite continue d’être perçue comme masculine. L’orientation vers la chimie, discipline moins noble que les mathématiques ou la physique, constitue un choix positif de la part des filles. A l’inverse, les études dans les filières électricité, socialement plus valorisées, résultent plus souvent d’un choix par défaut que d’une attirance pour ce domaine.

Cette différentiation entre les sexes aura d’autant plus d’impact sur l’accès des filles au marché du travail, que les offres de formation (détermination des filières et du nombre de places) ne sont que très peu liées aux perspectives d’emploi et à l’évolution des métiers.
Une étude du CEREQ (Bref n°149, janv 1999) sur la situation professionnelle quelques années après de la génération 1992 montre que les situations de chômage sont les plus nombreuses dans les filières féminines : 19% de chômage pour les titulaires d’un CAP ou BEP tertiaire dans lesquels la part de filles est de 77%, 14% pour les titulaires d’un bac tertiaire dans lesquels la part des filles est de 71%.
Inversement, les situations de chômage sont plus rares pour les titulaires d’un diplôme industriel où la part des filles est dans tous les cas inférieure à 15%.

b- La cause de cette différenciation : l’orientation du système éducatif et des parents

Le poids des incitations et des injonctions est très important, de la part des parents, des professeurs (et en particulier des conseillers d’orientation) toujours prompts à rappeler les jeunes filles à l’ordre de manière tacite ou explicite au destin qu’il leur est assigné par le principe de division traditionnel : ainsi elles sont nombreuses à observer que les professeurs des disciplines scientifiques sollicitent et encouragent moins les filles que les garçons, et que les parents, comme les professeurs ou les conseillers d’orientation, les détournent, "dans leur intérêt", de certaines carrières réputées masculines alors qu’ils encouragent leur frère à les choisir. Mais ces rappels à l’ordre doivent une grande partie de leur efficacité au fait que toute une série d’expériences antérieures, dans le sport notamment, qui est souvent l’occasion de rencontrer la discrimination, les ont préparées à rencontrer de telles suggestions en forme d’anticipations et leur ont fait intérioriser la vision dominante : elles "se voient mal donner des ordres à des hommes" et énoncent une tautologie à la fois évidente socialement et complètement absurde car circulaire : "de nos jours, on voit pas beaucoup de femmes faire des métiers d’hommes".
Les filles autocensurent leur choix, allant même jusqu’à se dévaloriser dans les disciplines réputées non féminines : 55% des filles dont les notes en maths sont comprises entre 14 et 16 s’estiment "bonnes en math" alors que c’est le cas de 90% des garçons. Ce différentiel n’existe pas en lettres.

Ce mécanisme d’anticipation et d’auto-censure s’explique entre autres par des mécanismes propres au système éducatif. Les pratiques sociales au sein de l’école reflètent le fait que l’école ne se soit ouverte que récemment aux filles ; les filles ne présentent le bac et n’accèdent à l’université qu’à partir de 1925.
Ainsi, alors que les programmes sont nationaux, des chercheurs ont constaté que la pratique spontanée des enseignants fait qu’une fille reçoit en moyenne 36 heures d’enseignement de mathématiques de moins qu’un garçon, du cours préparatoire à la cinquième.
En filmant dans les classes, ils ont aussi montré que 65% des échanges entre professeurs et élèves se passaient avec les garçons, contre 35% avec les filles. Ils ont montré enfin qu’une même copie de maths corrigée était, lorsqu’un prénom de garçon apparaissait, surnotée si elle était bonne et sous-notée si elle était mauvaise ; alors que les notes des filles se regroupées en un juste milieu.
Françoise Vouillot explique que "les enseignants attendent des garçons qu’ils soient bons en maths ; ils valorisent leur réussite et stigmatisent leur échec. En revanche la réussite d’une fille n’est pas valorisée, et son échec n’est pas jugé grave... puisqu’elle s’orientera en lettres".



Conclusion de la première partie

On a ainsi montré que les dualismes sont profondément enracinés dans les corps et qu’ils ne sont pas nés d’un simple effet de nomination verbale ; ils sont le résultat d’un long et profond travail de socialisation et de différenciation, lui-même défini dans un univers différentié.
L’insertion dans différents champs organisés selon des oppositions (fort/faible, grand/petit, "hard/soft"...) qui entretiennent toujours une relation d’homologie avec la distinction fondamentale entre le masculin et le féminin et les alternatives secondaires dans lesquelles elles s’expriment (dominant/ dominé, actif/ passif) s’accompagne de l’inscription dans les corps d’une série d’oppositions sexuées homologues entre elles et aussi avec l’opposition fondamentale, qui font que ce rapport de domination sociale est difficilement perçu par la conscience, et que l’on peut donc difficilement combattre.
Ce rapport social dual est d’autant plus difficile à percevoir qu’il est reproduit par les institutions qui ont un poids fort, même s’il n’est pas toujours perceptible, sur les comportements différenciés des individus selon qu’ils soient homme ou femme.

L’Ecole est une de ces institutions mais son impact est ambivalent, en ce concerne notamment le rapport enseignement / formation et monde du travail.
En effet, un des changements les plus importants dans la condition des femmes et un des facteurs les plus décisifs de la transformation de cette condition est certainement l’accroissement de l’accès des filles à l’enseignement secondaire et supérieur qui, en relation avec les transformations des structures productives (notamment le développement des grandes administrations publiques ou privées et des nouvelles technologies sociales d’encadrement) a entraîné une modification très importante de la position des femmes dans la division du travail.
On observe ainsi un fort accroissement de la représentation des femmes dans les professions intellectuelles ou l’administration et dans les différentes formes de vente de services symboliques - journalisme, télévision, cinéma, radio, relations publiques, publicité, décoration - et aussi une intensification de leur participation aux définitions proches de la définition traditionnelle des activités féminines (enseignement, assistance sociale, activités paramédicales).


Les inégalités sur le marché du travail

La hausse de l’activité professionnelle des femmes s’accentue au cours des années 1970 : l’augmentation des taux d’activité se poursuit à tous les âges, se traduisant par une contribution de plus en plus importante des femmes à la population active. En 1975, sur vingt deux millions d’actifs, on comptait huit millions de femmes, soit un travailleur sur trois ; entre 1975 et 1998, la population active masculine reste quasiment stable alors que la population active féminine augmente de trois millions de personnes, les femmes constituant en 1998 près de la moitié de la population française au travail (44.3%). Le salariat domine très nettement (85% des hommes, 91% des femmes) et la tertiairisation du travail s’est poursuivie : en 1982, 47% des hommes et 71% des femmes étaient employés dans le tertiaire, en 1998, ils sont respectivement 60% et 83% (enquêtes emploi 1998). Les hommes et les femmes ont continué à entrer de plus en plus tard sur le marché du travail, mais parmi les femmes, la diminution de l’activité chez les jeunes a été très largement compensée par l’augmentation de l’activité aux âges de la maturité : en 1975, près de 60% des femmes âgées de vingt-cinq à quarante-neuf ans étaient actives, c’est le cas de près de 80% d’entre elles en 1998. Les comportements d’activité des hommes et des femmes se sont ainsi fortement rapprochés.
Cela dit, les diplômées ont trouvé leur principal débouché dans les professions intermédiaires moyennes (cadres administratifs moyens, techniciens, membres du personnel médical et social...), mais elles restent pratiquement exclues des postes d’autorité et de responsabilité, notamment dans l’économie, les finances et la politique.

La même logique régit l’accès aux différentes professions et aux différentes positions au sein de chacune d’elles : dans le travail comme dans l’éducation, les progrès des femmes ne doivent pas dissimuler les avancées correspondantes des hommes qui font que, comme dans une course à handicap, la "structure des écarts" se maintient. L’exemple le plus frappant de cette permanence "par le changement" est le fait que les positions qui se féminisent sont soit déjà dévalorisées (les ouvriers spécialisés sont majoritairement des femmes ou des immigrés), soit déclinantes, leur dévaluation se trouvant redoublée, dans un effet boule de neige, par la désertion des hommes qu’elle a contribué a susciter. De plus, s’il est vrai que l’on trouve des femmes à tous les niveaux de l’espace social, leurs chances d’accès (et leur taux de représentation) décroissent à mesure que l’on va vers les positions les plus rares et les plus recherchées.

Ainsi, l’égalité formelle entre les hommes et les femmes tend à dissimuler que, toutes choses étant égales par ailleurs, les femmes occupent toujours des positions moins favorisées. Par exemple, s’il est vrai que les femmes sont de plus en plus fortement représentées dans la fonction publique, ce sont toujours les positions les plus basses et les plus précaires qui leur sont réservées : elles sont particulièrement nombreuses parmi les non-titulaires et les agents à temps partiel, et, dans l’administration locale par exemple, elles se voient attribuer des positions subalternes et ancillaires d’assistance et de soins (femmes de ménage, cantinières, assistances maternelles...). La meilleure attestation des incertitudes du statut qui est accordé aux femmes sur le marché du travail est sans doute le fait qu’elles soient toujours moins payées que les hommes, toutes choses étant égales par ailleurs, qu’elles obtiennent des postes moins élevés pour les mêmes diplômes, et surtout qu’elles soient plus touchées, proportionnellement, par le chômage et la précarité de l’emploi, et plus volontiers reléguées dans des postes à temps partiel, ce qui a entre autres, pour effet de les exclure à peu près infailliblement des jeux de pouvoir et des perspectives de carrière.

1- Permanences et changements, Cadre général

a- Les femmes et la cellule familiale

Étant exclues de l’univers des "choses sérieuses", des affaires publiques, et tout spécialement économiques, les femmes sont restées longtemps cantonnées dans l’univers domestique et dans les activités associées à la reproduction biologique et sociale de la lignée ; activités maternelles notamment qui, même si elles sont apparemment reconnues et parfois rituellement célébrées, ne le sont que pour autant qu’elles restent subordonnées aux activités de production, seules à recevoir une véritable sanction économique et sociale, et ordonnées par rapport aux intérêts des hommes.
C’est ainsi qu’une part importante du travail domestique qui incombe aux femmes a encore aujourd’hui pour fin, dans beaucoup de milieux, de maintenir la solidarité et l’intégration de la famille en entretenant les relations de parenté et tout le capital social par l’organisation de toute une série d’activités sociales (par exemple, les repas où toute la famille se retrouve) destinées à célébrer rituellement les liens de parenté. Ce travail domestique reste pour l’essentiel inaperçu ou mal vu (avec par exemple la dénonciation du goût féminin pour le bavardage ou le commérage). Le fait que le travail domestique de la femme n’ait pas d’équivalent en argent contribue à le dévaluer, comme si ce temps sans valeur marchande était sans importance et pouvait être donné sans contrepartie, et sans limites aux membres de la famille, surtout aux enfants.

Il reste que la discontinuité de l’activité professionnelle des femmes, qui faisait encore sa "spécificité" au cours de l’après guerre, devient marginale. C’est la conjugaison de la régression des interruptions d’activité et des reprises plus fréquentes et plus rapides après un arrêt qui alimentent le gonflement des effectifs d’actives, bien plus que la baisse de l’inactivité déjà bien engagée précédemment. Comme si des évolutions progressives engendraient un basculement des normes sociales, s’impose au cours des années 1980 un modèle de comportement qui implique le cumul de l’activité professionnelle et de l’activité familiale.
Cependant, malgré l’entrée massive des femmes dans le monde du travail, les rôles respectifs des hommes et des femmes ont peu évolué. Dans ce contexte, les choix qui sont faits au sein des couples conduisent le plus souvent au sacrifice de la carrière de la femme au moment de l’accès à la formation ou à la promotion.
Les responsabilités familiales se traduisent, pour les femmes, au quotidien, par une moindre disponibilité pour le travail. Et pour cause : 80% de l’activité domestique repose sur la femme, ce qui représente une moyenne de 3H30 par jour pour les femmes qui travaillent à plein temps (cf. Michel Gaude, rapport CAE).

Les changements visibles qui ont affecté la condition féminine masquent la permanence des structures invisibles que seule peut porter au jour une pensée relationnelle capable de mettre en relation l’économie domestique et les différents secteurs du marché du travail où les hommes et les femmes sont engagés. On ne peut appréhender à l’état séparé la distribution entre les sexes des tâches et des rangs dans le travail domestique et dans le travail non domestique. Ce lien se laisse entrevoir lorsque l’on observe par exemple que les femmes parvenues à de très hauts postes (cadre, directeur de ministère...) doivent "payer" cette réussite professionnelle d’une moindre réussite dans l’ordre domestique (divorce, mariage tardif, célibat, difficultés avec les enfants...) ou à l’inverse, que la réussite de l’entreprise domestique a souvent pour contrepartie un renoncement partiel ou total à la grande réussite professionnelle (à travers notamment d’avantages qui ne sont si facilement accordés aux femmes que parce qu’ils les mettent hors de la course au pouvoir : mi-temps ou "quatre-cinquièmes"). C’est en effet à condition de prendre en compte les contraintes que l’espace domestique fait peser sur l’espace professionnel (à travers par exemple la représentation d’un écart acceptable entre la position du mari et celle de l’épouse) que l’on pourra comprendre la course poursuite où les femmes ne rattrapent jamais leur handicap.

b- Persistance d’une inégalité de salaire et de carrière

" Inégalité de salaire "
C’est cette inégalité qui parait la plus frappante aux femmes (sondage IFOP, avril 1999).
La différence moyenne de salaire entre les hommes et les femmes est de l’ordre de 27 %. Pour moitié, cette différence est due à la présence des femmes plus importante dans des catégories professionnelles et dans des secteurs moins "valorisés" ainsi qu’à une différence de formation et à l’ancienneté moindre. L’autre moitié est due à une moindre disponibilité des femmes liées à leurs charges familiales et à une discrimination de la part des employeurs lors des promotions.
La cause de ces inégalités varie avec la catégorie socio-professionnelle. La différence est plus importante pour les cadres (environ un tiers). Ceci est du à la faible présence des femmes dans les catégories d’encadrement supérieures ; de plus les femmes étant généralement plus jeunes que les hommes cadres, elles perdent à l’ancienneté. La différence de salaire liée à l’"image moins positive" de la femme se remarque particulièrement pour un même poste de cadre où subsistent d’importantes différences de salaire ; ceci s’explique notamment par le fait que les femmes bénéficient moins des promotions individuelles, qu’elles sont moins revendicatives et que la composition de l’équipe de direction est souvent largement masculine.

" Inégalité de carrière "
Les conditions de travail ou les charges familiales peuvent décourager les femmes de postuler à des postes de responsabilité. Par exemple les horaires tardifs des cadres découragent de nombreuses femmes d’être candidates à des postes de responsabilité. Les cadres français, du secteur public ou privé, ont des durées de travail plus longues que dans les autres pays développés avec une moyenne hebdomadaire de 45 h. Lorsque les femmes consentent à ce sacrifice, c’est au détriment de leur vie familiale.
On a vu que la première insertion sur le marché du travail est marquée par des spécialisations différentes et par une moindre valorisation du diplôme des femmes. Plusieurs études du CEREQ montrent que cet écart se creuse de façon importante avec les années en particulier à cause de moindres promotions (surtout pour les postes d’encadrement) et en raison de l’arrivée des enfants. Ainsi, dans la catégorie ayant débutée comme employé, seulement 17% des femmes, contre 30% des hommes, étaient passées à la catégorie "profession intermédiaire" et 4% des femmes contre 26% des hommes à la catégorie "cadre supérieur". Dans la catégorie ayant débutée comme "profession intermédiaire", 61% des femmes contre 42% des hommes sont restées dans cette catégorie. 17% seulement de femmes, contre 38% des hommes, sont devenus cadres.
Face à ce constat, il y a plusieurs causes. Sur le marché du travail en tant que tel, c’est le moindre accès à la formation continue (qui peut aussi être une conséquence des charges familiales trop lourdes) qui gêne la progression de carrière des femmes. La formation, même si ce n’est pas dans l’immédiat, est la meilleure protection contre le chômage et une clé essentielle à la promotion. Or comme le montre le rapport du Secrétariat d’Etat à la formation professionnelle, les femmes se forment beaucoup moins que les hommes dans un secteur d’activité donné. Les femmes sont employées dans des secteurs peu formateurs : 40% de femmes dans le commerce où le taux d’accès à la formation n’est que de 20%, et 60% de femmes dans le secteur des services non marchands où le taux d’accès à la formation est de 24%. Inversement un secteur formateur comme l’énergie (taux d’accès de 41.3%) ne compte que 21% de femmes.
A l’intérieur d’un secteur, il existe parfois des différences importantes entre les taux d’accès féminins et masculins. Ainsi par exemple dans le secteur des assurances les femmes ont un taux d’accès de 39% contre 53% pour les hommes. Les femmes sont le plus souvent employées dans les petites entreprises où le taux d’accès à la formation est faible : inférieur à 10% pour celles de moins de 10 salariés, et à 20% dans celles de moins de 100 salariés (contre 31% dans les plus de 500 salariés). Un ouvrier qualifié a deux fois plus de chances d’accéder à la formation qu’une femme de même catégorie.
On retrouve pour cette question particulière de l’inégalité dans l’accès à la formation, d’autres causes, déjà évoquées. Tout d’abord la moindre mobilité et disponibilité des femmes liées à leurs charges familiales trop importantes. La crainte de l’échec liée à un manque d’assurance peut être une autre explication : on a vu en première partie que les femmes, comme les hommes, définissaient eux-mêmes subjectivement le manque d’assurance comme une caractéristique féminine (l’homme est pensé comme sûr de lui et imposant). A l’inverse, certaines femmes ont peur de réussir ; on a montré en première partie que les femmes avaient tendance à se situer par rapport à leur conjoint : aujourd’hui encore, l’image d’une femme plus grande et plus âgée que son mari (inversant ainsi la relation visible implicite dominant /dominé) est perçue négativement ou du moins passe pour originale. On retrouve le même mécanisme concernant la réussite sociale : les femmes ont tendance à vouloir être inférieure socialement à leurs conjoints pour que ces derniers ne perdent pas leur dignité de dominant, faisant par-là même perdre la dignité de dominée à leurs femmes. De plus, pour les femmes plus âgées surtout en milieu industriel, l’emploi était plus lié à la nécessité d’un second salaire complémentaire au salaire principal du conjoint : elles sont forcément aujourd’hui très peu "carriéristes". Enfin, l’impact de la formation sur la carrière étant moins favorable pour les femmes que pour les hommes, la motivation de celles-ci est forcément moins forte.

c- Les conditions de travail

La politique française a longtemps été perçue comme "protectrice" à l’égard des femmes. Il y a là une contradiction entre les charges familiales encore très incombées aux femmes et la sur représentation des femmes dans les métiers qui demandent une forte disponibilité horaire comme le soin aux personnes et le commerce. Elles sont souvent confrontées au travail de nuit, à des amplitudes journalières importantes et à une irrégularité des horaires : l’augmentation des horaires atypiques (travail avant 8 h, après 18 h, durant le week-end), qui concernent désormais la majorité des salariés, pose de nombreuses difficultés aux mères de famille.
Les conditions matérielles de travail sont vécues comme difficiles dans de nombreux secteurs, en particulier dans le textile où le travail est resté très manuel, ainsi que dans le secteur agro-alimentaire et la grande distribution. Il est vrai qu’en prônant l’égalité des chances, et en refusant la politique publique française longtemps perçue comme "protectrice" à l’égard des femmes, les femmes doivent accepter les inconvénients de travaux qui demandent une forte résistance physique, et ainsi ne pas être perçue comme le "sexe faible". Cependant, la répartition structurelle des hommes et des femmes, fait que les femmes sont sur représentées dans les secteurs où les conditions de travail sont parmi les plus difficiles.

d- Le harcèlement sexuel

Il y a très peu de recherches et d’études concernant le harcèlement sexuel. En effet les contentieux sont rares et les tentatives de dialogue social n’ont pas vraiment abouti, malgré une impulsion au moins formelle de la part de l’Union Européenne. Le sujet est encore tabou en France même si quelques études existent. Celle par exemple menée par l’Institut Louis Harris en 1992 (c’est la plus récente, c’est dire...) montre qu’entre 8 et 19% des salariées ont déclaré avoir été victimes de harcèlement au sens large (avances assorties de chantage, propositions renouvelées malgré le refus, propos et gestes douteux...). L’"Association contre la violence faite aux femmes" a étudié à la demande du Service des droits des femmes une centaine de dossiers de femmes ayant dénoncé ce harcèlement : cette étude montre la gravité des atteintes (dans 10% des cas le harcèlement s’était traduit par une tentative de viol ou un viol !) et des conséquences professionnelles (71% de ces femmes avaient perdu leur emploi. (cf. rapport Génisson)).

Il existe un contraste important entre celles, très peu nombreuses, très diplômées et compétentes qui réussissent à de hauts niveaux dans des métiers perçus comme masculins, et celles, très nombreuses et peu qualifiées, qui ont été dirigées et "concentrées" vers un nombre d’emplois réduit. Cet antagonisme social ne permet pas de voir émerger une solidarité syndicale, politique ou sociétale entre les femmes.
En effet, la raréfaction des emplois et l’envolée du chômage n’ont pas entraîné un retrait massif des femmes du marché du travail, mais se sont traduites par l’accentuation d’un clivage au sein de la population féminine. Celles qui accèdent à l’enseignement supérieur mènent des carrières qui tendent à se rapprocher de celles de leurs homologues masculins. A l’inverse, les femmes peu diplômées sont particulièrement exposées aux formes de précarité de l’emploi qui se développent à la faveur du chômage massif et de l’inflexion des formes de gestion de la main d’œuvre.
La dégradation du marché du travail, qui s’accentue depuis plus de vingt ans, a déplacé les frontières des inégalités entre hommes et femmes et a aussi approfondi les écarts entre les femmes. Les inégalités ne se mesurent plus seulement en termes de qualification, de salaire ou de progression professionnelle, mais en termes d’accès au marché du travail et de type d’emploi. Ainsi, M. Maruani traite des rapports sociaux de l’emploi et du chômage comme des constructions sociales et non comme des mécanismes économiques.


2- La féminisation des emplois masculins.

" Problèmes de discrimination "
Les professions supérieures apparaissent comme un véritable laboratoire pour observer les mouvements de différenciation du travail, des métiers, des carrières entre hommes et femmes. Car qu’il s’agisse des processus de ségrégation horizontale (différenciation des emplois) ou de ségrégation verticale (différenciation des carrières), on ne peut remettre en question ni le type ni le niveau de formation des femmes souvent plus diplômées que leurs collègues.
Il s’agit alors de chercher les mécanismes qui font que, comme le remarque Michèle Ferrand "à chaque pas vers la mixité de la société, à chaque étape vers une plus grande égalité entre les sexes, se mettent simultanément en place des processus sociaux visant à reconstruire la différence". Il s’agit ici de rompre avec une approche statique de la reproduction des rapports de sexe sur le marché du travail, pour mettre l’accent sur les dynamiques qui reconduisent les clivages entre les sexes, déplacent les limites du masculin et du féminin, ou tendent à estomper les différences.
L’entrée des femmes dans les professions supérieures a accompagné la progression de leur scolarisation dans les années 1970. Mais avec un niveau d’études supérieur au baccalauréat, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à accéder au statut de cadre : 69% des femmes contre 83% des hommes pour les titulaires d’un diplôme d’école ou de troisième cycle (CEREQ, ONEVA 1997).
La part des femmes dans les catégories cadres et professions intellectuelles supérieures de 34% en 1996 a progressé fortement en dix ans (27% en 1986). Mais cette part est gonflée par la sur-représentation des femmes dans l’activité enseignante, ce qui diminue encore leur part dans les activités d’encadrement proprement dites. Cette part, déjà gonflée, est inférieure à celle que les femmes occupent dans les professions intermédiaires (46%) et surtout employées (76%).
L’accès aux postes de direction est encore plus rare : dans les 5000 premières entreprises, les femmes ne représentent que 7% des cadres dirigeants.
On peut donner ici l’exemple du secteur bancaire : les femmes représentent plus de 60% des employés et des "gradés" contre 28% des cadres et 12% des cadres de haut niveau. Parmi les nouveaux embauchés les femmes cadres sont recrutées à un niveau de diplôme plus élevé que les hommes, mais peu sur les métiers les plus valorisés (management, finances) ou dans les hauts niveaux de responsabilité (postes commerciaux de haut niveau).

" L’exemple de la magistrature "
Dans le cas de la magistrature par exemple, étudiée par Anne Boigeol, ouverte aux femmes depuis 1946, les femmes sont restées minoritaires jusqu’à la fin des années 1960. En 1998, les trois quarts des candidats sont des candidates et les femmes constituent la moitié des magistrats. Les modes de recrutement jouent un rôle prépondérant : le passage d’un recrutement par la profession à un recrutement appuyé sur les performances scolaires favorise l’entrée des filles. C’est le cas dans la magistrature lorsque, en 1958, est créée une école à laquelle on accède par concours.
Cependant, la féminisation de la magistrature dans les années 1970 a été favorisée par la désaffection des garçons ; elle a aussi accompagné l’évolution des conditions d’exercice de la fonction : rémunérations et conditions matérielles de travail peu attrayantes, avènement d’une justice de "masse", perte de statut du juge. Mais Anne Boigeol se refuse à voir dans la dévalorisation de la profession la cause de sa féminisation, car les femmes n’occupent pas systématiquement des fonctions dévalorisées. Pour elle, l’entrée des femmes aurait eu lieu de toute façon (la part des filles dans les études de droit augmente très régulièrement depuis le début du siècle) et l’exemple de l’Italie montre que féminisation et pouvoir très important de la magistrature peuvent aller de pair.
Il reste que les pionnières se sont difficilement imposées dans des milieux professionnels où prestige rimait avec masculin. Les magistrates, minoritaires jusque dans les années 1970, se sont heurtées aux oppositions des hommes, car elles bousculaient les habitudes d’un milieu masculin et surtout "désacralisaient" la profession en mettant en cause la spécificité des vertus "masculines" attribuées aux fonctions de magistrat.
Les femmes ne réussissent à se faire admettre qu’avec une origine sociale et un niveau de diplôme plus élevés que ceux des hommes ; et elles parviennent à se maintenir en adoptant une attitude conformiste visant à faire oublier leur état de femme, attitude également observée parmi les femmes cadres.
Avec l’entrée massive des femmes dans les professions supérieures, les différenciations entre les métiers et fonctions assurés par les hommes et les femmes s’atténuent, sans toutefois disparaître. Les magistrates occupent surtout des fonctions où elles mettent en œuvre leurs connaissances juridiques théoriques sans être en contact ni avec les partenaires de justice ni avec les justiciables, mais seulement avec leurs collègues. Les femmes sont également sur-représentées parmi les juges pour enfants, métier où le versant social, mobilisant les compétences réelles ou supposées des femmes dans le domaine de la famille et de l’enfance, supplante le versant purement juridique. En revanche les fonctions du parquet ou celle de juge d’instruction restent les moins féminisées. Ce sont en effet des fonctions de pouvoir qui exigent une très grande disponibilité et de nombreux contacts.
Enfin, si les carrières des hommes et des femmes tendent à se rapprocher, les femmes sont toujours peu représentées dans la haute hiérarchie, même s’il faut ici tenir compte d’un effet de génération puisque les femmes sont entrées dans ces professions plus tard que les hommes. Dans la magistrature, les femmes posent moins fréquemment leur candidature à des postes élevés : effet de découragement, d’autocensure, du refus de se consacrer entièrement à son métier, raisons familiales...

De façon générale, il semblerait qu’aujourd’hui les stratégies des jeunes femmes très diplômées se diversifient. On ne peut pas réellement parler dans ce cas de permanence des inégalités de sexe sur ce marché du travail. Selon Christine Fournier, le diplôme, source d’une plus grande autonomie, "peut être envisagé non seulement comme le ressort d’une réduction systématique des inégalités, mais comme le facteur d’un desserrement des contraintes".

3- Chômage et emplois précaires

a- Sélectivité et logique de marché

" L’inégalité entre les femmes est croissante "
Alors que les itinéraires d’insertion des filles et des garçons sont très proches lorsqu’ils ont franchi le niveau du baccalauréat, les filles peu diplômées trouvent beaucoup plus difficilement que leur homologues masculins un premier emploi : dans la génération née dans les années soixante, 9% des garçons mais 18.5 % des filles munis d’un CAP ou du BEP ont attendu trois ans au moins après la fin de leur scolarité pour obtenir un premier emploi de plus de six mois. C’est le cas de seulement 3% des garçons et de 5% des filles titulaires d’un diplôme supérieur (Battagliola, 1997).

" La sélectivité à l’emploi "
Le marché du travail est de plus en plus sélectif à l’égard de certaines catégories de population.
Globalisation, exposition à la concurrence mondiale, destruction des poches d’emploi où se terraient les travailleurs incompétents sont supposées déterminer un processus de sélection, dit "naturel" et donc sans "sélectionneur", touchant non seulement des entreprises mais aussi des personnes.
Selon de telles interprétations darwiniennes, les plus "aptes" (et pourquoi pas les mieux dotés génétiquement ?) se saisissent des opportunités, tandis que les moins aptes, les plus faibles, se trouvent exclus du monde économique. Il est certes impossible d’imputer la responsabilité d’un tel processus de sélection à un sujet unique, conscient et machiavélique mais on ne peut pas faire pour autant de la sélection le résultat d’une mutation qui s’imposerait d’elle-même, en quelque sorte de l’extérieur, à la volonté des hommes condamnés à s’adapter ou à disparaître.
Ce "darwinisme" économique recouvre une vision un peu trop mécaniste du phénomène. En effet la probabilité de la précarité, et éventuellement de l’exclusion sociale est différente selon les attributs de la personne : le "processus de sélection" est loin d’être aveugle et il ne réserve pas le même sort à tous.
On peut certes invoquer le fait qu’il y a moins d’emplois non qualifiés que de travailleurs non qualifiés, mais cet argument prenant appui sur une logique "de marché" ne fonctionne plus quand la caractéristique des personnes précarisées est sexuelle : il y aurait moins d’"emplois-pour-les-femmes" que de femmes ?, liée à l’âge : moins d’"emplois-pour-les-plus-de 50 ans" que de plus de 50 ans, au lieu d’habitation : moins d’emplois-pour-ceux-qui-vivent-dans-les-cités" que de "personnes qui vivent dans des cités" ou à l’origine nationale : moins d’"emplois pour descendants d’immigrés-hors-CEE" que d’"enfants d’immigrés hors CEE".

En fait, il est assez crédible que les "sélectionneurs" préfèrent un homme, une personne entre 25 et 40 ans, ou quelqu’un d’ascendance française, et donc qu’il exclut, par la même décision, une femme, un travailleur plus âgé ou plus jeune ou un enfant d’immigré. Dans une situation où il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, ce sont toujours les mêmes qui ne sont pas sélectionnés, ce qui ne peut qu’accroître leurs handicaps, et ériger des barrières de plus en plus difficiles à franchir entre les différents "segments" du salariat.
De plus la sélectivité accrue à laquelle sont confrontées les femmes entraîne sur le plan macro-économique une concentration de femmes désormais très nombreuses sur un nombre réduit d’emplois "féminins" ; ce qui entraîne un phénomène de concurrence, générateur de chômage et de dégradation des conditions d’emploi pour les femmes.

En outre, le croisement des inégalités liées au genre avec d’autres facteurs d’inégalité amplifie la possibilité d’exclusion, par exemple l’âge : on constate que les femmes de plus de 35 ans ont deux fois moins accès à la formation que les hommes.
Même si on peut avoir l’impression que les filles d’immigrés ont une image moins "stéréotypée" et moins négative dans l’image médiatique des banlieues par exemple, elles n’accèdent pas plus facilement à l’emploi que les garçons dans la même situation : les contacts avec les missions locales dans les zones rurales ont montré les difficultés de ces jeunes femmes à s’insérer sur le marché du travail, même lorsqu’elles réussissent à l’école. Au-delà de la discrimination qu’elles peuvent trouver sur le marché du travail, on peut faire l’hypothèse qu’elles connaissent encore plus de mal que les autres jeunes femmes notamment à cause de la pression de leur entourage familial qui souvent influence leur orientation scolaire et limite leur mobilité et leur recherche d’emploi (Rapport Génisson).

" Cette sélectivité s’effectue à l’embauche "
Interdite par les textes, comme la discrimination en fonction des origines ethniques, la discrimination à l’embauche est toujours très forte comme le confirment les acteurs de placement (ANPE, entreprises d’intérim) ou les entreprises et les salariés. Cette discrimination est plus contournée qu’auparavant, depuis la loi Roudy, mais elle persiste dans la formulation de l’offre d’emploi et surtout la sélection des candidatures. La preuve évidente est qu’à qualification égale, dans le même secteur d’activité, les femmes ont moins de chances de trouver un emploi que les hommes.
Cette discrimination n’a pas encore clairement été mise en évidence car il y a peu d’études et de contentieux à ce sujet. Au ministère de la solidarité, on parle de prochaines études qualitatives qui pourraient être menées conjointement avec l’ANPE. Le monde du travail fonctionne toujours avec une vision figée de ce qu’est le travail masculin et féminin. Or la palette des emplois considérés comme masculins est plus large. Par ailleurs, lors des entretiens d’embauche, on demande aux femmes si elles ont des enfants ou si elles en veulent, ce que l’on ne demande jamais aux hommes, qui eux sont considérés comme des êtres sans famille.

b- La tolérance sociale au chômage des femmes

Le chômage des femmes est plus massif, plus profond et plus structurel que celui des hommes. De ce point de vue, on a clairement vu apparaître au cours de ces vingt dernières années un "sur-chômage" féminin.
Si l’écart entre filles et garçons est maximal parmi les plus jeunes sans diplôme, les taux de chômage des femmes sont toujours plus élevés, que l’on considère l’âge, le diplôme ou la catégorie professionnelle. Le chômage n’est pas seulement synonyme de privation d’emploi. Il constitue également un moyen de pression efficace sur les conditions de travail et d’emploi de toutes celles qui travaillent.
Les études récentes de l’INSEE indiquent qu’un quart des jeunes présents sur le marché du travail sont au chômage. Mais ces études indiquent rarement que le taux de chômage des moins de 25 ans est de 22% pour les hommes et de 32% pour les femmes. De la même façon, il y a de très grandes disparités selon les catégories socioprofessionnelles ; ainsi, 5% des cadres sont au chômage contre 16% des employées et 21% des ouvrières.
Ces "invisibilités" dans les analyses des statistiques nationales reflètent les "silences" dans le débat politique où on "oublie" de dire que le chômage des jeunes est avant tout celui des jeunes femmes et que les ouvrières sont quatre fois plus au chômage que les cadres. Le découpage en tranches d’âges ou de niveaux (chômage des jeunes, des diplômés, des plus de 40 ans...) masque une sélectivité du chômage qui fonctionne comme un "décalque" des inégalités sociales les plus classiques : le sexe et les inégalités sociales.
Se pose ici la question de la légitimité à avoir un emploi ; Si le sur-chômage féminin est à ce point invisible, ce n’est pas par omission ou par indifférence ; il renvoie à un phénomène social plus profond : la tolérance sociale au chômage des femmes.
Les chômeuses représentent en 1999 51% des demandeurs d’emploi, alors qu’elles ne constituent que 45% des actifs. Le taux de chômage féminin est de 13.5% contre 9.8% pour les hommes. Ce sur chômage est particulièrement important dans trois catégories :
  • les jeunes femmes en fin d’études, même diplômées sont pénalisées une fois arrivées sur le marché du travail à cause de leur mauvaise orientation, mais aussi par une discrimination de la part des employeurs liée vraisemblablement à la crainte d’une maternité prochaine. Particularité du chômage féminin, le diplôme est moins valorisé pour les femmes : il mène moins vite à un emploi qui ne correspond pas à son niveau.
  • les femmes demandeurs d’emploi de longue durée sont plus nombreuses que les hommes.
  • les femmes en sous-emploi, que ce soit en fin d’études ou après une interruption de carrière liée à la maternité.
    Le recul récent du chômage a davantage profité aux hommes qu’aux femmes : entre février 1998 et février 1999, le taux de chômage des hommes a baissé de 5% contre 4% pour les femmes. Bien évidemment, la situation peut être dramatique pour ces femmes au chômage dont près de 20% sont considérées comme étant en dessous du seuil de pauvreté. La situation des femmes au chômage est tout aussi traumatisante que pour les hommes : le chômage les soumet à une pression de l’environnement en faveur d’un retour au statut de "femme au foyer" contre lequel elles doivent se battre. La "femme au foyer" ayant perdue de son prestige social, c’est l’ensemble des relations sociales qui est perturbé, comme chez les hommes, par la honte, la peur et le mépris des autres. Cette situation est plus traumatisante encore pour les mères célibataires qui voient le comportement de leurs enfants affecté par une rupture de l’équilibre familial, souvent déjà fragile.

    c- Le temps partiel : une "affaire de femmes"

    En une dizaine d’années, de 1983 à 1991, le travail à temps partiel a contribué à hauteur de 60% à la croissance de l’emploi féminin. De même, de 1990 à 1998, l’accroissement du travail à temps partiel est essentiellement dû aux femmes : 23.6% des femmes étaient à temps partiel en 1990 (3.4% des hommes), elles sont 31.6% en 1998 (5.7% des hommes), année où elles représentent 82% des travailleurs à temps partiel. Le travail à temps partiel est d’autant plus fréquent et imposé que les femmes sont moins diplômées : la moitié de celles qui n’ont pas dépassé le niveau du CAP-BEP souhaiteraient travailler plus, c’est le cas d’un tiers des femmes diplômées de l’enseignement supérieur (cf. Enquête Emploi 1998).
    Avec la progression du chômage, l’ "emploi-type" à temps plein et à durée indéterminée offrant une grande stabilité, qui constituait la référence sinon la norme, s’effrite. Il est remplacé par ce qu’on appelle les "nouvelles formes d’emploi" ou "emplois atypiques" : emplois aidés par l’Etat, intérim, contrats à durée de plus en plus déterminée, temps partiel.
    Le plein emploi fait place au sous-emploi et à l’éviction du marché du travail d’une partie des personnes souhaitant travailler. Or ce sont les femmes et parmi elles, celles qui sont le moins bien dotées en capital scolaire, qui sont le plus exposées aux difficultés d’accès au marché du travail, à l’instabilité et au sous-emploi.
    Pour Thomas Couppié, les disparités entre les itinéraires des hommes et des femmes ne résultent pas de pratiques discriminatoires à l’égard des femmes, car chacun des sexes se situe dans des segments différents du marché du travail : les garçons dans le secondaire, les filles dans le tertiaire. Or dans les segments masculins du marché du travail, par exemple dans la mécanique, il y a une bonne adéquation entre le niveau de diplôme et la qualification de l’emploi. Ce n’est pas le cas dans les segments les plus féminins du marché du travail, comme celui constitué par les emplois de bureau, où il y a, au contraire, mise en concurrence pour un même poste de titulaires de diplômes de niveaux très différents. Cette mise en concurrence se traduit par une sélection de femmes sur qualifiées, alors que les titulaires des diplômes correspondant au poste de travail sont rejetées vers des emplois moins qualifiés et plus précaires ou sont évincées du marché du travail.

    Selon Françoise Battagliola, "la féminisation des emplois atypiques apparaît comme le moyen efficace du passage progressif, et surtout sans obstacle, d’une économie industrielle de croissance basée sur le plein emploi à une économie tertiaire avec emploi flexible et chômage de croissance". Ainsi, selon elle, de même qu’au siècle dernier l’allocation de la main œuvre féminine aux postes de travail a accompagné le processus de rationalisation de la production, en cette fin du 20ème siècle, elle permet la mise en place de nouvelles modalités d’emploi.

    La précarité n’atteint pas l’ensemble du marché du travail car les formes d’emplois atypiques ne sont pas identiques lorsqu’elles s’appliquent aux hommes et aux femmes. Ainsi, l’aménagement et la réduction du temps de travail ne signifient pas la même chose selon qu’il s’agit d’hommes ou de femmes. Côté masculin, l’aménagement et la réduction du temps de travail suscitent débats, voire conflits sociaux, centrés sur la défense de l’emploi et les compensations à apporter à toute contrainte résultant de l’accroissement de la flexibilité du travail. En revanche, la forme la plus répandue depuis une vingtaine d’années de l’aménagement et de la réduction du temps de travail - le travail à temps partiel - n’apparaît pas comme entamant le droit au travail et le rapport salarial. Le consensus, qui s’établit autour du travail à temps partiel pour les femmes, s’appuie sur les notions de "temps choisi" et de possibilité de "conciliation entre vie professionnelle et vie familiale" dont elles seraient les bénéficiaires. Cependant, le travail à temps partiel s’apparente de plus en plus au sous-emploi imposé dans des secteurs féminisés des services comme le commerce, la restauration hôtellerie, le nettoyage industriel ou les services aux particuliers.
    Porté par des mesures incitatives, le temps partiel devient une modalité de la mise au travail des femmes particulièrement intéressante pour les employeurs, mais très dommageables pour les employées dont le temps est à la disposition des besoins de l’employeur, quelle que soit leur situation familiale ; en effet, il ne permet même pas le cumul avec un autre emploi ou de "concilier vie familiale et travail", selon la rhétorique des pouvoirs publics, puisqu’il s’accompagne d’horaires irréguliers, à la différence du temps partiel choisi.

    Le temps partiel est un temps de crise. Pourtant on continue de le traiter sur le registre de la "conciliation entre vie familiale et vie professionnelle" ou d’en parler comme un mode de flexibilité rêvée en considérant que les femmes en veulent. Au fil des années, le travail à temps partiel est devenu de fait une forme de sous-emploi réservée aux femmes, lequel crée de toutes pièces un processus de paupérisation invisible. Toute réflexion sur le travail à temps partiel est en effet brouillée par les débats sur le "temps choisi", l’aménagement et la réduction du temps de travail. Quand on traite du temps partiel, on parle de la question du temps et on fait l’impasse sur celle des salaires. Or qui dit travail à temps partiel sous-entend travail à salaire partiel. Les données en la matière ne sont pas connues. On ignore combien de femmes travaillent pour un salaire en deçà du minimum vital, mais on sait que le développement du temps partiel chez les femmes explique pour beaucoup la faiblesse des revenus qu’elles tirent du travail : 80% des salariés percevant moins de 3650 Francs mensuels nets étaient des femmes. La plupart des emplois à temps partiel créées depuis quinze ans l’a été sur des segments peu qualifiés et mal payés de l’activité féminine. Or, un SMIC à mi-temps égale un salaire de l’ordre du RMI.

    Le silence des chiffres n’est pas anodin. Il masque un phénomène social difficilement admissible, sauf pour montrer du doigt les États-Unis : le développement de gens qui ne sont ni des chômeurs ni des exclus, ni des assistés mais qui travaillent sans parvenir à gagner leur vie correctement. Et dans leur grande majorité, ces gens sont des femmes. On assiste donc, selon les termes de Margaret Maruani, à un "mouvement de féminisation de la pauvreté".
    Le temps partiel, la forme la plus répandue et la plus féminisée de l’emploi atypique, apparaît ainsi comme le produit d’une construction sociale s’appuyant sur des normes et des représentations du travail des femmes largement partagées.

    " Le cas des femmes "isolées" "
    Le travail à temps partiel se conjuguant avec salaire partiel, il contribue à la production des "travailleuses pauvres".
    Il est important ici de ne pas considérer les femmes comme une catégorie homogène par rapport à l’impact du travail sur leur vie. Pour les femmes mariées, dont le mari travaille, le temps partiel permet au moins de revenir dans le monde du travail, après une longue interruption, liée à l’éducation des enfants par exemple. Une étude de l’ANPE de janvier 1999 montre que dans cette catégorie les 3/4 des femmes sont satisfaites de l’activité réduite. Par contre pour les femmes célibataires ou divorcées, de plus en plus nombreuses qui ne comptent que sur leur propre salaire, la situation peut parfois être dramatique. Ainsi la part des femmes à bas salaire (moins de 5000 F), chef de famille ou vivant avec un conjoint chômeur percevant également un bas salaire, a augmenté et représente aujourd’hui 35% des situations. Plus particulièrement et malgré la politique française qui incite plutôt les femmes seules avec enfants à travailler (le taux d’activité des femmes seules est de 75%), l’évolution actuelle est très préoccupante. Le taux de pauvreté de ces familles est de 30% si l’on valorise le facteur logement.

    d- Le travail dans l’identité féminine

    Être chômeur, ce n’est pas seulement se retrouver sans travail. C’est aussi faire partie d’une catégorie à laquelle on reconnaît le droit de prétendre à un emploi. La privation d’emploi peut se traduire par de multiples situations qui vont du chômage découragé à l’inactivité contrainte et dessinent autant de zones d’ombre et de flou, aux limites du marché du travail. Or ces marges sont largement féminisées. Chômeuses non indemnisées, chômeuses découragées qui renoncent à chercher un emploi, femmes au foyer reléguées dans un statut subi d’inactives : les voies sont variées, les appellations statistiques multiples, mais toutes mènent au même résultat : la constitution de poches de pauvreté aux frontières du chômage. Des poches de pauvreté d’autant moins visibles qu’elles échappent aux recensements habituels de ce que l’on nomme chômage.
    Le poids des femmes s’est renforcé non seulement parmi les chômeurs ou les travailleurs précaires, mais aussi dans les positions "à la marge". Comme le souligne Danièle Guillemot, "le classement opéré au moyen des critères du BIT rend mal compte de la montée, depuis maintenant vingt ans, de nouvelles marges de l’activité liées à la crise de l’emploi et au chômage massif et durable". En mettant en regard plusieurs indicateurs du chômage émergent de nouvelles catégories qui tentent de saisir les situations aux frontières. Tel est le cas de celle des chômeurs découragés : personnes au chômage ayant été amenées à suspendre leur recherche d’un emploi, pour beaucoup parce qu’elles ne pensent pas être en mesure d’en retrouver un. On compte parmi elles 56% de femmes. A l’inverse, les chômeurs révélés, principalement des femmes (95%), souhaitent travailler mais ne sont pas immédiatement disponibles, essentiellement pour des raisons familiales. Ce sont en fait des actives potentielles, prêtes à rechercher un emploi si la conjoncture s’améliorait.
    A travers ces catégorisations, se pose la question de l’inactivité des femmes. En 1998, elles sont près de cinq millions et représentent 85% des inactifs ni retraités ni étudiants. Mais quelle est la frontière entre le chômage découragé et l’inactivité forcée ? Près de six femmes au foyer sur dix déclarent qu’elles souhaiteraient travailler. Une majorité de femmes a le sentiment que seul le fait d’exercer un emploi procure une place dans la société. Pour elles "avoir un emploi est le vecteur principal de la quête identitaire". On ne peut plus aujourd’hui qualifier de "femmes au foyer" les inactives contraintes et les chômeuses découragées car cette situation a cessé d’être investie de sens et de valeur sociale.
    La progression récente de l’inactivité parmi les jeunes mères de famille constitue un exemple du développement de ces marges mouvantes entre l’inactivité, l’activité précaire et le chômage dans la population féminine : non choisie, l’inactivité résulte du glissement de l’emploi précaire vers le chômage et l’inactivité, se développant à l’ombre de politiques en faveur du retour au foyer.
    Une étude menée auprès de jeunes familles de milieux modestes (Battagliola, 1999) montre comment l’imbrication des modes de gestion de la main œuvre, des politiques incitant les mères à se retirer du marché du travail, de la division du travail familial entre hommes et femmes et des rapports de force dans le couple affecte les itinéraires d’activité des jeunes mères de famille. Dans des secteurs d’emploi où la disponibilité du personnel est particulièrement requise (grande distribution, restaurant-hôtellerie notamment), avoir de jeunes enfants devient un handicap. Aussi les jeunes mères sont, à diplôme égal, particulièrement exposées à des formes précaires d’emploi, au sous-emploi et au chômage. Ces jeunes femmes sont ainsi incitées à se replier sur la sphère domestique à la fois par la possibilité de prendre un congé parental (APE), souvent aussi rémunérateur que leur emploi à temps réduit, et par les pressions familiales et les rapports de force au sein du couple à se consacrer à leur famille. Chômeuses découragées ou inactives contraintes, ces jeunes femmes sont écartées du marché du travail alors même que leur lien à l’emploi demeure vivace et qu’elles n’envisagent nullement leur avenir au foyer.

    " La réduction du temps de travail ; vers une société de loisirs ? "
    Une étude récente de la CFDT (fin 1997 auprès de 135 entreprises appliquant la réduction du temps de travail) montre que le temps de travail libéré est utilisé par une majorité d’hommes (53%) pour des activités de loisirs, tandis que la plus grande part des femmes le consacrent à la famille (48% des femmes contre 28% des hommes). Il est intéressant de noter qu’au départ les femmes et les hommes affichent la même aspiration au temps libre, même si en pratique les choix opérés sont différents.
    Dans le même ordre d’idée, lorsque les hommes sont à temps partiel, c’est souvent pour se former alors que pour les femmes le temps partiel est avant tout une modalité de conciliation avec la vie de famille : 8.5% des femmes à temps partiel suivent une formation contre 26% des hommes.


    Conclusion de la seconde partie

    Les changements mêmes de la condition féminine obéissent à la logique du modèle traditionnel de la division entre le masculin et le féminin. Les hommes continuent à dominer l’espace public et le champ du pouvoir, notamment économique, sur la production, tandis que les femmes restent vouées de manière prédominante à l’espace privé (domestique, lieu de reproduction) où se perpétue la logique de l’économie des biens symboliques, ou à ces sortes d’extension de cet espace que sont les services sociaux (hospitaliers notamment) et éducatifs ou encore aux univers de production symbolique (champs littéraires, artistiques, journalistiques...).
    Si les structures anciennes de la division sexuelle semblent encore déterminer la direction et la forme même des changements, c’est qu’outre qu’elles sont objectivées dans des filières, des carrières, des postes plus ou moins fortement sexués, elles agissent au travers de trois principes pratiques que les femmes, mais aussi leur entourage, mettent en œuvre dans leur choix : selon le premier de ces principes, les fonctions convenant aux femmes se situent dans le prolongement des fonctions domestiques : enseignement, soins, service ; le deuxième veut qu’une femme ne peut avoir autorité sur des hommes, et a donc toutes les chances, toutes choses étant égales par ailleurs, de se voir préférer un homme dans une position d’autorité et de se voir cantonnée dans des fonctions subordonnées d’assistance ; le troisième confère à l’homme le monopole du maniement des objets techniques et des machines.
    Mais, l’évolution du travail des femmes ne constitue pas une histoire linéaire; elle est faite d’avancées et de retour en arrière. Il est vrai que l’entrée des femmes dans des fonctions jusqu’alors occupées par des hommes s’effectue souvent à la faveur d’une réorganisation du travail et d’une dévalorisation des métiers et que les femmes investissent en fait surtout des secteurs traditionnellement perçus comme féminins. Mais la professionnalisation des "vocations" féminines peut engendrer des ruptures qui peuvent parfois s’exprimer avec force sur la scène publique, comme la coordination des infirmières. De la même façon, beaucoup de questions restent encore à "explorer" grâce à un certain recul par rapport à des phénomènes encore récents, concernant les mouvements d’entrée des femmes dans les professions "masculines" et des hommes dans les professions "féminines", et notamment la question de l’incidence sur la trajectoire des acteurs, et sur la division sexuelle du travail et les représentations des acteurs qui en découlent. L’exemple des femmes entrées dans les professions supérieures, et notamment les magistrates, mais c’est vrai aussi pour les ingénieurs par exemple, est à cet égard révélateur. Au sein de la même profession, hommes et femmes n’exercent pas les mêmes fonctions, et ces dernières accèdent rarement aux niveaux les plus élevés, mais les écarts entre les sexes s’atténuent au fil des générations.
    Les différences entre les hommes et les femmes se doublent de clivages sociaux entre femmes. Les femmes totalement inactives sont devenues marginales, mais une partie du sexe féminin se situe aux marges de l’emploi, exposée au sous-emploi et à la précarité. En revanche, leur titre scolaire permet aux plus diplômées d’accéder aux professions supérieures jusqu’alors monopolisées par les hommes.


    Les actions publiques

    1- L’égalité des chances dans l’Union européenne

    Depuis plus de quarante ans, la réalisation de l’égalité des chances a été pour les institutions européennes un objectif, dans les discours du moins, de première importance.
    C’est l’article 119 du traité de Rome, qui rend obligatoire l’application du principe d’égalité salariale entre les travailleurs des deux sexes, qui lance le mouvement. Cet article est une base technique, liée surtout à la volonté de combattre les distorsions de concurrence engendrées par le dumping social, qui consiste principalement à utiliser de la main œuvre sous payée. Mais cela a eu le mérite de construire une instance de négociation transnationale : partenaires sociaux, administrations nationales et institutions européennes.
    Ainsi, l’article 119 du traité de Rome sur l’égalité des rémunérations a donné une véritable impulsion à la politique d’égalité entre les hommes et les femmes au niveau européen. L’article doit son retentissement au fait, qu’en cours de négociation, il a été basculé du corps économique du traité au chapitre consacré à la "Politique sociale".
    Qu’il s’agisse de son histoire ou de sa formulation, l’article 119 soulève des questions toujours cruciales, notamment après la conférence d’Amsterdam, pour le développement de l’Union Européenne, sur le lien entre l’économique et le social, et sur la possibilité de construire un espace économique sans véritable contenu social.
    Après que soient lancées les premières études sur les femmes salariées et un premier programme (PEMT) qui présente les objectifs d’une politique de promotion de l’emploi des femmes, avec des mesures attractives d’aménagement du temps de travail et de formation professionnelle, qui mettra cependant dix ans pour passer à la phase opérationnelle, la stratégie communautaire se précise dans les années 1970 autour de trois axes : poser le principe "d’égalité des chances" dans une directive, stimuler les États par des initiatives concrètes, notamment en matière de déségrégation du marché du travail et de la formation professionnelle et informer les femmes sur les chances que leur ouvre la Communauté.

    a- L’outil juridique : la directive

    La Communauté, grâce notamment à l’accélération de la montée des mouvements féministes, montre une volonté résolue de réussir dans un domaine "d’avant-garde". Elle veut démontrer par-là que le processus d’intégration européenne peut être le moteur d’une réelle avancée sociale.
    Elle veut pour cela aller au-delà des simples recommandations et utiliser la directive, instrument juridique beaucoup plus contraignant. En effet les actes communautaires adoptés par le Conseil, ou le Parlement et le Conseil dans le cadre de la procédure de codécision, peuvent revêtir différentes formes : le règlement, la directive, la recommandation ou l’avis.
    La directive, instrument juridique qui intervient le plus souvent dans le domaine social, lie les États membres quant aux résultats à atteindre, mais laisse à chacun d’eux le choix des moyens ou de la forme pour l’atteindre. La directive nécessite donc un acte de transposition en droit national, qui peut être pour la France, de nature législative ou réglementaire, ce dernier cas étant le plus fréquent. Une fois adoptée, la directive doit être traduite dans le droit interne des États, sous contrôle de la Commission. Si un Etat-membre ne s’y conforme pas, il se met en infraction vis-à-vis de la Communauté, et doit alors s’expliquer devant la Cour de Justice des Communautés européennes.
    Ainsi, la Communauté a choisi d’asseoir sa politique de promotion des femmes sur un socle solide afin d’éliminer toutes les dispositions discriminatoires qui subsistent dans les législations nationales, aussi bien que dans les conventions collectives, et qui servent de prétexte pour freiner l’embauche des femmes ou encore pour les sous-qualifier. Tel est le cas par exemple des législations protectrices du travail des femmes, notamment celle qui leur interdit le travail de nuit dans l’industrie. Ce qui fut une conquête sociale au siècle dernier a été posé comme dépassé aujourd’hui. En règle générale, la "protection" ne se justifie plus, à l’exception de la prise en compte des aspects sanitaires de la grossesse et de la maternité.

    b- Le débat sur les actions positives au niveau jurisprudentiel européen

    La jurisprudence de la Cour de justice a également été déterminante : elle a notamment considéré que l’élimination des discriminations fondées sur le sexe faisait partie des droits fondamentaux dont elle devait assurer le respect.
    Cependant, elle a rendu des arrêts dont certains ont suscité de vives réactions comme l’arrêt Kalanke, qui donne une interprétation restrictive des actions positives en faveur des femmes en matière d’accès aux emplois de responsabilité (Cour de Justice des Communautés européennes. arrêt de la Cour du 17 octobre 1995, Eckard Kalanke contre Frei Hansestadt Bremen soutenue par Keike Glissmann, "égalité de traitement entre hommes et femmes; directive 76-207-CEE, article 2, paragraphe 4, promotion, qualifications entre des candidats de sexe différent, priorité aux candidats féminins", affaire C/450/93. Recueil de la jurisprudence de la Cour, Luxembourg, pp. 3073-3079).
    La CJCE a rendu le 17 octobre 1995 cet arrêt qui a suscité des réactions venant tant du Parlement européen que de la presse (cf. par ex. Le Monde du 19 octobre 1995), des féministes ou de la Confédération européenne des syndicats. La Cour statue pour la première fois sur le principe d’égalité des chances visé par l’article 2 paragraphe 4 de la directive 76 /207 lequel dispose que "la présente directive ne fait pas obstacle aux mesures visant à promouvoir l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, en particulier en remédiant aux inégalités de fait qui affectent les chances des femmes". Pour la Cour, cet article s’oppose à une réglementation nationale (Belgique) qui accorde automatiquement à qualifications égales entre candidats de sexe différent retenus en vue d’une promotion, une priorité aux candidats féminins dans les secteurs où les femmes sont sous-représentées.
    Après cet arrêt, la CJCE semblait se positionner contre les actions positives tels que les quotas. La Cour qui pourtant avait joué un rôle décisif pour relancer le débat sur l’égalité entre les hommes et les femmes, pour clarifier les principes à œuvre en la matière, devenait prudente. Plus fondamentalement, la question a été de savoir comment combiner l’égalité de chances et l’égalité de traitement, sans que ces deux égalités se contredisent.
    Il faut dès lors revenir sur l’égalité des chances, sa signification première et son évolution, enrichie par le droit international qui constitue une composante essentielle de la construction de droit de l’égalité. L’arrêt Kalanke prend place dans cette évolution et apporte une première réponse à l’interrogation sur les rapports entre égalité de chances et égalité de traitement et sur les critères de validité des actions positives qui peuvent être adoptées en faveur des femmes.
    Dans le droit communautaire, l’égalité des chances implique des mesures spécifiques pour les femmes mais elles sont temporaires. Ce qui les légitime en effet, ce n’est pas la différence biologique entre hommes et femmes mais l’existence d’inégalités de fait qui affectent les chances des femmes dans la formation, l’emploi et la profession. La finalité de l’égalité des chances, c’est la mise à égalité d’un groupe défavorisé, ici le groupe des femmes par des actions de caractère temporaire adaptées à cette finalité.
    La solution de l’arrêt Kalanke a jeté le trouble chez celles et ceux qui sont attachés à l’idée exprimée par la Cour elle-même selon laquelle l’élimination des discriminations fondées sur le sexe est un droit fondamental dont la Cour a pour mission d’assurer le respect.
    Elle suscite deux types d’interrogations. La première, sur les textes eux-mêmes, mais aussi sur les fondements du dispositif égalitaire, la seconde sur la persistance ou le retour d’une vision purement libérale de l’égalité peu favorable aux actions positives.
    En effet la nécessité de développer des actions positives est loin de faire l’unanimité et les tenants de l’individualisme libéral manifestent de fortes réserves à leur endroit, notamment en France, comme on le verra. Ainsi, la poussée libérale liée à la crise économique en Europe a eu des effets de même ordre sur la Cour. Il est en tout cas évident que la question de la réalisation de l’égalité réelle ente hommes et femmes pèse décidément peu en période de difficultés économiques, et comme l’écrivait Le Monde (5 juillet 1995 ), "l’objectif d’égalité professionnelle n’a pas résisté à la crise ni à la montée des emplois précaires".

    c- Le mainstreaming

    La mise en œuvre de cette politique communautaire s’est traduite par la création d’un dispositif administratif spécifique. L'année 1976 donne le coup d’envoi au "féminisme institutionnel" avec la création de l’Unité pour l’égalité des chances à la Direction Générale des Affaires sociales, et de l’Unité d’information des femmes à la Direction Générale de l’Information, intégrée récemment dans l’Unité information des milieux syndicaux du public féminin et du public jeune. Par ailleurs la Commission a travaillé en étroite collaboration avec d’autres institutions européennes, dont le Parlement européen, notamment la Commission des droits de la femme qui a permis d’élargir le débat : question des droits propres, lutte contre le harcèlement sexuel au travail, contre la prostitution et les violences faites aux femmes et la politique de la parité aux postes de responsabilité, domaine où s’exercent les plus fortes résistances.
    En appui à son action normative, la Commission développe, depuis les années 1980, des programmes d’action soutenus par des financements importants, entre autres du Fonds social européen (FSE). Au fil des années, cette longue pratique a permis de tisser des réseaux européens d’experts, d’associations, de groupes de pression, dont le Lobby européen des Femmes, de plus en plus présent sur la scène européenne, le lobbying étant une fonction de base à Bruxelles.
    Au plus haut niveau de décision, l’absence de volonté politique des gouvernements européens s’est traduite par leur réticence à légitimer la demande des mouvements féministes d’introduire l’obligation d’égalité dans le préambule et le corps du traité d’Amsterdam afin d’en faire "un véritable droit", "autorisant et encourageant les Etats membres à introduire des mesures d’action positive en faveur des femmes dans tous les domaines" (Pétition du Lobby européen des femmes à l’occasion du Conseil européen d’Amsterdam, les 16 et 17 juin 1997). Et lors des négociations de la Conférence intergouvernementale chargée de préparer les textes du traité, la mention relative à l’égalité aurait été balayée si les associations ne s’étaient pas mobilisées. Leur intervention a été prise en compte : la mention est restée, mais le libellé est faible et insatisfaisant.
    Aujourd’hui, on assiste à une inflexion de la politique communautaire : la méthode s’est affinée en fonction du constat d’insuffisance des résultats obtenus. Pour ne pas marginaliser la problématique de l’égalité, la stratégie du mainstreaming consiste à intégrer la dimension "égalité" dans chacune des politiques traitées au niveau communautaire. Le mainstreaming commence à Bruxelles, dans les services de la Commission pour ensuite s’appliquer dans les Etats membres, jusqu’au niveau local.
    Le mainstreaming est un terme anglais difficilement traduisible. Il désigne la démarche qui consiste "à intégrer l’égalité des chances entre les femmes et les hommes dans l’ensemble des politiques et actions communautaires" (L’égalité des chances pour les femmes et les hommes dans l’Union européenne. Rapport de la Commission européenne, Office des publications officielles des Communautés européennes, Luxembourg, 1997).
    Il s’agit d’une approche transversale : la stratégie à mettre en œuvre consiste à intégrer l’égalité des chances entre les femmes et les hommes dans le processus d’élaboration, de mise en œuvre et de contrôle de toutes les politiques, mesures et actions émanant de l’Union Européenne et des États membres. L’expérience a montré que toutes les politiques d’égalité destinées aux femmes exclusivement, y compris les actions positives de rattrapage des inégalités, n’avaient pas fait évoluer la société dans le sens recherché. C’est pourquoi il est apparu indispensable de recourir à une vision plus large.
    La stratégie du mainstreaming adoptée de façon explicite dans le cadre du Quatrième Programme d’action (1996-2000) souligne que la promotion de l’égalité ne requiert pas simplement le développement de mesures positives en faveur des femmes, mais des mesures destinées à adapter l’organisation de la société à une meilleure distribution des rôles entre les femmes et les hommes. Un tel objectif implique de prendre en considération, dès la phase de leur conception, les effets possibles de toutes les politiques sur la situation respective des hommes et des femmes ("une perspective de genre"). A stratégie nouvelle, vocable nouveau. Le genre (gender) a remplacé le "sexe". Le premier terme couvre l’ensemble des facteurs qui déterminent la spécificité de l’un ou l’autre sexe dans la société, alors que le second ne désigne qu’une différence biologique qui fait partie de l’ensemble. Ce changement de vocabulaire n’est pas un détail. Il reflète et légitimise le cadre élargi de la politique communautaire menée aujourd’hui. Le concept de "genre" permet ainsi de reconnaître l’autonomie du droit à l’égalité des femmes. Ce droit implique que l’on en finisse avec la comparaison au référent masculin, idéal-type du sujet de droit et du citoyen (cf. première partie), et qu’au contraire, il se définisse d’abord par l’identification de la spécificité des rapports sociaux de sexe, c’est à dire de la spécificité du rapport des femmes à la société. Il permet ainsi d’affronter le rapport dual, de fait, des hommes et des femmes.
    Cependant, dans la Communauté, on est loin des résultats espérés et l’on a mis "la charrue avant les bœufs". Depuis plusieurs années, le mainstreaming est invoqué, proposé et étudié dans diverses enceintes communautaires, mais il faut pourtant reconnaître sa tragique déconfiture tout au long des CIG. Le plus bel exemple en est l’étanchéité totale entre ce que les États membres décident en Conseil, à l’unanimité, à savoir une recommandation demandant aux institutions communautaires et aux États membres d’accroître la participation des femmes et leur représentation dans les organes de décision, et la négociation au sein de la CIG. Ces mêmes États deviennent amnésiques et aveugles lorsqu’il s’agit non pas de simple mainstreaming, mais de mettre en œuvre concrètement leur décision. Comment imaginer alors que le personnel politique, les administrations et le pouvoir judiciaire peuvent pratiquer le mainstreaming qui finalement se résume, concrètement, à noyer, à diluer la spécificité de l’égalité sexuelle dans sa prétendue intégration dans l’ensemble des actions de la Communauté et d’en abandonner la réalisation à la bonne volonté des États membres.

    d- Les programmes d’action communautaires

    Pour atteindre un objectif aussi ambitieux et complexe que l’égalité entre les femmes et les hommes, il ne suffisait pas de produire des normes communautaires. C’est pourquoi les réalisations dans le domaine juridique s’accompagnent de programmes d’action destinés à entraîner les États membres vers le changement social.
    Un premier programme à moyen terme (1982-1985) visait à développer le cadre normatif de l’égalité, le second (1986-1990) mettait en place une politique d’actions positives ; le troisième (1991-1995) appuyait l’engagement de la Commission en faveur d’une approche intégrée de l’égalité de traitement entre les femmes et les hommes. Parallèlement, la Communauté fait sienne trois initiatives financées par le Fonds social européen : NOW, HORIZON, EUROFORM. L’originalité du troisième programme est triple : il aborde la problématique "emploi des femmes" sous l’angle qualitatif ; il affirme que le statut des femmes dans la société est globalement affaire d’égalité entre citoyens ; enfin il lance le principe de mainstreaming qui consiste à promouvoir l’égalité de manière horizontale, par le biais de toutes les politiques communautaires.
    Afin de faciliter l’intégration des femmes sur le marché du travail, la Commission a mis en place en décembre 1990 un Programme d’Initiatives communautaires, "New Opportunities for women" (NOW). Ce programme est né à la faveur de la réforme des fonds structurels. Il finance des mesures spécifiques, telles que la formation professionnelle, l’aide aux femmes exerçant une activité indépendante, l’orientation des chômeuses de longue durée, la mise en place de crèches en liaison avec les organismes de formation professionnelle et les zones industrielles, ainsi que des structures de soutien à l’intention des autorités gérant les projets. L’initiative de la Commission visant à améliorer le statut des femmes dans la société comporte des campagnes d’information et de sensibilisation, l’élaboration de lignes de conduite à l’intention du monde des médias quant à l’image des femmes, ainsi que des opérations permettant d’accroître la représentation des femmes dans toutes les sphères de décision, qu’il s’agisse des milieux politiques, publics ou professionnels.
    Cependant ce programme est loin d’avoir produit les résultats attendus, dans les délais prévus, à cause notamment de la détérioration de la situation économique sur la période (1991-1995). Le scénario emprunt d’optimisme avait été élaboré à une époque plus favorable. Or l’égalité coûte cher.
    Si l’initiative et la mise en œuvre des trois premiers programmes sont revenus à la Commission, le quatrième a fait l’objet d’une décision du Conseil (22 décembre 1995 ). Une telle procédure a entraîné une réduction des ambitions annoncées, tant pour le contenu du programme que pour le budget (30 millions d’écus au lieu des 60 millions proposés par la Commission européenne).

    e- Concilier obligations professionnelles et familiales.

    "Obstacles politiques et juridiques"
    Depuis 1989, la Commission européenne a redoublé d’efforts, au grand dam des "minimalistes" tels que le gouvernement du Royaume uni, pour élargir la portée de la politique d’égalité de l’Union Européenne à des thèmes comme la protection de la maternité et la garde des enfants.
    Toutefois, les efforts déployés pour instaurer une législation protégeant les droits des travailleurs "atypiques" - aspect revêtant une importance cruciale pour les femmes - ont été bloqués au Conseil des ministres par le gouvernement du Royaume uni.
    En dépit des dispositions de l’Acte unique européen, de la Charte sociale de la Communauté Européenne et du traité de Maastricht, les compétences juridiques de la Commission européenne en la matière demeurent limitées. En conséquence les gouvernements nationaux opposés à la poursuite de l’intégration par l’action positive ont été souvent en mesure de bloquer les projets "sociaux". Les tentatives répétées de la Commission, depuis le début des années 1980, pour mettre en place une législation communautaire sur le congé parental et la garde des enfants - qui suppose dans les deux cas l’adhésion unanime des États membres - n’ont abouti qu’en 1996.

    Le veto opposé au projet de directive sur le congé parental en 1985 et celui opposé en 1989 sur la garde des enfants tenait pour une large mesure à l’aggravation de la situation économique au début des années 1980 et à la détermination du gouvernement britannique de bloquer toute législation susceptible d’empiéter sur les droits des employeurs.

    Mise en échec, la Commission a tenté d’accroître son influence dans ces domaines par d’autres moyens, notamment en recourant à des instruments non contraignants, avec un certain succès. Cela indique que la Commission a pris acte des obstacles politiques à la législation de la CE. Or, les moyens "non directifs" peuvent aussi justifier ultérieurement d’autres actions de la Communauté. Ainsi le Conseil a adopté une résolution sur la "dignité" des hommes et des femmes au travail en mai 1990. Elle a conduit peu après à l’adoption par la Commission d’une recommandation et d’un Code en matière de harcèlement sexuel en novembre 1991. Ni la recommandation, ni le Code ne sont contraignants. Mais bon nombre d’employeurs et de syndicats les ont néanmoins repris à leur compte par la suite.

    Conclusion :

    Dans le domaine de l’égalité, nombre des acquis obtenus n’auraient jamais pu l’être isolément, au plan national. Cependant, les futurs élargissements risquent de rendre plus difficile de nouvelles avancées, car les femmes des pays de l’Est connaissent des difficultés spécifiques depuis 1989 : la perte de leurs acquis sociaux les plonge dans des situations souvent précaires.
    Ce qui peut expliquer la réticence des États membres à aller plus loin dans la problématique rejoint leurs réticences à aller vers une Europe sociale, qui s’est manifestée notamment lors du traité d’Amsterdam.
    L’absence de volonté politique des États membres en faveur de la réalisation effective de l’égalité se remarque par le refus de consacrer un titre spécifique du traité d’Amsterdam visant l’égalité professionnelle des femmes. De plus les droits fondamentaux économiques et sociaux ne sont reconnus dans le traité que comme "principes généraux" et la citoyenneté européenne n’a pas été enrichie par la recommandation du Conseil du 2 décembre 1996 concernant la participation équilibrée des femmes et des hommes aux processus de décision. Ainsi le traité d’Amsterdam ne met pas en avant une vision "genrée" de la citoyenneté européenne.


    2- Les politiques publiques en France

    a- Les problèmes de la "mise sur agenda" de l’égalité des chances

    " Conscience du problème "
    Les statistiques européennes montrent une prise de conscience presque aussi forte chez les hommes que chez les femmes de l’inégalité professionnelle et de la nécessité d’y remédier : 83% des hommes et 89% des femmes interrogés sont d’accord pour dire que le travail est aussi important pour la femme que pour l’homme" (Eurobarométre 1996). On verra que travailler n’est pas forcément un critère pour parler d’égalité.
    Interrogés sur les domaines dans lesquels il serait le plus urgent d’apporter des changements dans le travail, les hommes salariés citent à 39 % l’égalité professionnelle (contre 41% pour les femmes). Lorsqu’on leur demande de citer les mots qui décrivent le mieux les relations entre les hommes et les femmes dans la société française, ils citent l’"inégalité" en premier.

    " La pauvreté de l’information "
    Cette mise en question sur l’"agenda public" au niveau européen d’abord (cf. 3) mais aussi au niveau national, a permis de renforcer la connaissance de la situation professionnelle des femmes. Cependant, les sources statistiques ne sont pas toujours sexuées et lorsqu’elles le sont, leur exploitation n’est pas prévue. Les dispositifs informatiques et les circuits ne sont pas configurés pour répondre à ce besoin, et ce n’est pas un hasard.
    De plus, d’après une étude réalisée par l’Association des femmes journalistes pendant un an auprès des principaux supports d’information générale, les femmes ne représentent que 18 % des personnes citées ou interviewées (et l’on a montré en première partie que lorsqu’elles apparaissaient dans les médias, on les prenait rarement au sérieux lorsqu’il s’agissait de débattre ou tout simplement s’exprimer).
    Enfin, il n’y a pas ou peu de statistiques concernant les femmes les plus défavorisées : les filles qui ont des enfants pour percevoir des aides, pour avoir un meilleur statut social, ou celles qui se prostituent. Seuls les professionnels qui sont en contact sur le terrain avec ces "cas" connaissent l’ampleur assez peu précise des problèmes.
    Cette invisibilité médiatique et statistique des femmes contribue à l’invisibilité sociétale du rapport dual entre les sexes.

    " Manque de revendications : Les femmes et l’action syndicale "
    Les femmes sont très minoritaires dans les champs de "décision" : haute fonction publique, syndicats, à la tête de grandes entreprises.
    Au niveau syndical en particulier, il y a plusieurs phénomènes :
  • les femmes sont employées dans des secteurs moins syndiqués ;
  • les femmes sont peu impliquées dans les activités syndicales quand elles existent ;
  • les mouvements sociaux où il y a une forte majorité de femmes sont moins forts que les mouvements sociaux où il y a une forte majorité d’hommes.
    Les problèmes concernant les difficultés particulières des femmes sur le marché du travail ne donnent pas lieu à une revendication sociale importante.

    La participation des femmes aux négociations pourraient faire émerger des préoccupations fondamentales pour elles concernant l’organisation du travail par exemple. Il reste que pour l’instant, la faible représentation des femmes dans l’activité syndicale explique en partie l’absence de mise en œuvre dans les branches et les entreprises des instruments de la loi Roudy.

    Malgré les mesures prises par certaines confédérations, notamment la CFDT dans les années 80 et la CGT dans les années 90, la participation des femmes à l’activité syndicale reste modeste. elles sont moins nombreuses dans les syndicats et fédérations qu’au niveau confédéral. Dans les entreprises les femmes sont plus nombreuses parmi les délégués du personnel et au sein des comités d’entreprise, que dans les délégations syndicales, véritables instances de négociation.
    Aucune étude synthétique n’est actuellement disponible en France sur les femmes dans les syndicats à quelque niveau que ce soit. Les estimations font état d’environ 20% de femmes dans les instances de décisions syndicales. Seul un syndicat (CFDT) est dirigé par une femme. Pour ce qui est des Conseils des Prud’hommes, toutes sections confondues, les femmes ne représentent que 22% des membres du collège des salariés et 15% de celui des employeurs.
    Le secteur le plus intéressant à ce sujet est le secteur bancaire où les femmes sont majoritaires mais où paradoxalement, il n’y a pas de femmes parmi les délégués syndicaux au niveau de la branche. Autre paradoxe, ce sont les adhérents CGT du secteur banque assurance interrogés sur "l’importance de la mixité dans la vie syndicale" qui répondent en tête devant tous les autres secteurs d’activité "très importante" à 78%.

    Pour expliquer le manque de solidarité entre les femmes, il faut prendre acte de deux propriétés qui peuvent paraître à première vue contradictoires. D’une part, quelle que soit leur position dans l’espace social, les femmes ont en commun d’être séparées des hommes par un "coefficient symbolique négatif", qui affecte négativement tout ce qu’elles sont ou font ;
    Ainsi, pour reprendre un exemple de Pierre Bourdieu, il y a des similitudes entre la femme PDG qui, pour avoir la force d’affronter la tension liée au fait de commander des hommes doit se faire masser tous les matins, et la femme OS de la métallurgie qui doit chercher dans la solidarité avec les copines un réconfort contre les épreuves liées au travail en milieu masculin, comme le harcèlement sexuel ou les dégradations de l’estime de soi liées à la saleté imposée par les conditions de travail. D’autre part, paradoxalement, malgré les expériences spécifiques qui les rapprochent, les femmes restent "séparées" les unes des autres par des différences économiques et culturelles qui affectent leur façon de subir la domination masculine.

    c- Le système législatif et juridique

    En France le préambule de la Constitution de 1946 maintenu en vigueur par la Constitution de 1958 proclame que "la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux des hommes".

    Un arrêté du 30 juillet 1946 (JO du 7 août 1946 ) porte abrogation des dispositions relatives aux abattements jusqu’alors autorisés pour les salaires féminins. La loi du 1er février 1950 complétée par la loi du 13 juillet 1971 (Code du travail, art. L. 133-2°d) relative aux conventions prévoit que les conventions collectives nationales susceptibles d’être étendues doivent comprendre obligatoirement des dispositions concernant "les modalités d’application du principe à travail égal, salaire égal pour les femmes et pour les jeunes, et les procédures de règlement des difficultés pouvant naître à ce sujet".
    La loi du 22 décembre 1972 (Code du travail L. 140-2 à 140-8 et son décret d’application du 27 mars 1973 (R-140 1 et 2) confirme l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes pour un travail de valeur égale, et prévoit des dispositions de contrôle et de sanction des infractions.
    Depuis l’intervention de la loi du 22 décembre 1972 et du décret 73-1046 du 15 novembre 1973, l’article L.140-2 du Code du travail dispose que pour un même travail ou un travail de valeur égale, "tout employeur est tenu d’assurer une égalité de rémunération entre les hommes et les femmes". Afin de prévenir toute restriction dans l’interprétation et dans l’application de cette disposition, le même article précise qu’il faut entendre par rémunération, le salaire ou le traitement ordinaire de base et tous les autres avantages et accessoires payés directement ou indirectement en espèces ou en nature. La loi de 1972 précise aussi (art. 2) "que les différents éléments composant la rémunération doivent être établis selon des normes identiques pour les hommes et pour les femmes". La loi du 13 juillet 1983 modifie le Code du travail et le Code pénal en ce qui concerne l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Cette loi ajoute notamment dans le Code du travail un alinéa à l’article L.140-2 du Code du travail : "Sont considérés comme ayant une valeur égale les travaux qui exigent des salariés un ensemble comparable de connaissances professionnelles consacrées par un titre, un diplôme ou une pratique professionnelle, de capacités découlant de l’expérience acquise, des responsabilités et de charge physique ou nerveuse".

    " Les principales dispositions de la Loi Roudy "
    La loi du 13 juillet 1983 relative à l’égalité entre les femmes et les hommes, dite loi Roudy, organise de façon globale le passage d’un système "protecteur" des femmes à un système qui se voudrait "égalitaire", privilégiant la non-discrimination. Pour remédier aux inégalités de fait, elle permet des mesures temporaires en faveur des femmes.

    Les principales dispositions de la loi :
  • Un principe général de non discrimination (L123-1 du Code du travail) et des applications particulières en matière de salaire (L140-2), d’embauche... ou des dispositions spécifiques pour les conventions collectives et les contrats de travail (L123-2).
  • Des garanties reconnues aux salariés pour faire appliquer ce principe (affichage dans l’entreprise, action syndicale, contrôle de l’inspection du travail, sanctions).
  • Une autorisation de mesures temporaires d’embauche, de promotion, de formation, de salaire en faveur des femmes, pour remédier aux inégalités de fait (L123-3 et 4 et L 900-4) :
  • une obligation pour les entreprises de produire un rapport annuel sur la situation comparée des hommes et des femmes transmis aux représentants du personnel (L 432-3-1).
  • une possibilité de négocier avec les syndicats de l’entreprise un plan d’égalité mettant en œuvre des mesures en faveur des femmes (L123-4).
  • la création d’une aide financière de l’Etat pour aider les plans d’égalité innovants (contrat d’égalité).

    " La lutte contre les discriminations salariales et en matière de recrutement "
    Les discriminations ont été progressivement supprimées formellement grâce aux conventions internationales, en grande partie à la jurisprudence européenne, et aussi à la jurisprudence française. Les conventions collectives ont progressivement supprimé les clauses discriminatoires.

    La participation des femmes aux négociations pourraient faire émerger des préoccupations fondamentales pour elles concernant l’organisation du travail par exemple. Il reste que pour l’instant, la faible représentation des femmes dans l’activité syndicale explique en partie l’absence de mise en œuvre dans les branches et les entreprises des instruments de la loi Roudy.

    Malgré les mesures prises par certaines confédérations, notamment la CFDT dans les années 80 et la CGT dans les années 90, la participation des femmes à l’activité syndicale reste modeste. elles sont moins nombreuses dans les syndicats et fédérations qu’au niveau confédéral. Dans les entreprises les femmes sont plus nombreuses parmi les délégués du personnel et au sein des comités d’entreprise, que dans les délégations syndicales, véritables instances de négociation.
    Aucune étude synthétique n’est actuellement disponible en France sur les femmes dans les syndicats à quelque niveau que ce soit. Les estimations font état d’environ 20% de femmes dans les instances de décisions syndicales. Seul un syndicat (CFDT) est dirigé par une femme. Pour ce qui est des Conseils des Prud’hommes, toutes sections confondues, les femmes ne représentent que 22% des membres du collège des salariés et 15% de celui des employeurs.
    Le secteur le plus intéressant à ce sujet est le secteur bancaire où les femmes sont majoritaires mais où paradoxalement, il n’y a pas de femmes parmi les délégués syndicaux au niveau de la branche. Autre paradoxe, ce sont les adhérents CGT du secteur banque assurance interrogés sur "l’importance de la mixité dans la vie syndicale" qui répondent en tête devant tous les autres secteurs d’activité "très importante" à 78%.

    Pour expliquer le manque de solidarité entre les femmes, il faut prendre acte de deux propriétés qui peuvent paraître à première vue contradictoires. D’une part, quelle que soit leur position dans l’espace social, les femmes ont en commun d’être séparées des hommes par un "coefficient symbolique négatif", qui affecte négativement tout ce qu’elles sont ou font ;
    Ainsi, pour reprendre un exemple de Pierre Bourdieu, il y a des similitudes entre la femme PDG qui, pour avoir la force d’affronter la tension liée au fait de commander des hommes doit se faire masser tous les matins, et la femme OS de la métallurgie qui doit chercher dans la solidarité avec les copines un réconfort contre les épreuves liées au travail en milieu masculin, comme le harcèlement sexuel ou les dégradations de l’estime de soi liées à la saleté imposée par les conditions de travail. D’autre part, paradoxalement, malgré les expériences spécifiques qui les rapprochent, les femmes restent "séparées" les unes des autres par des différences économiques et culturelles qui affectent leur façon de subir la domination masculine.


    b- Le système législatif et juridique

    En France le préambule de la Constitution de 1946 maintenu en vigueur par la Constitution de 1958 proclame que "la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux des hommes".

    Un arrêté du 30 juillet 1946 (JO du 7 août 1946 ) porte abrogation des dispositions relatives aux abattements jusqu’alors autorisés pour les salaires féminins. La loi du 1er février 1950 complétée par la loi du 13 juillet 1971 (Code du travail, art. L. 133-2°d) relative aux conventions prévoit que les conventions collectives nationales susceptibles d’être étendues doivent comprendre obligatoirement des dispositions concernant "les modalités d’application du principe à travail égal, salaire égal pour les femmes et pour les jeunes, et les procédures de règlement des difficultés pouvant naître à ce sujet".
    La loi du 22 décembre 1972 (Code du travail L. 140-2 à 140-8 et son décret d’application du 27 mars 1973 (R-140 1 et 2) confirme l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes pour un travail de valeur égale, et prévoit des dispositions de contrôle et de sanction des infractions.
    Depuis l’intervention de la loi du 22 décembre 1972 et du décret 73-1046 du 15 novembre 1973, l’article L.140-2 du Code du travail dispose que pour un même travail ou un travail de valeur égale, "tout employeur est tenu d’assurer une égalité de rémunération entre les hommes et les femmes". Afin de prévenir toute restriction dans l’interprétation et dans l’application de cette disposition, le même article précise qu’il faut entendre par rémunération, le salaire ou le traitement ordinaire de base et tous les autres avantages et accessoires payés directement ou indirectement en espèces ou en nature. La loi de 1972 précise aussi (art. 2) "que les différents éléments composant la rémunération doivent être établis selon des normes identiques pour les hommes et pour les femmes". La loi du 13 juillet 1983 modifie le Code du travail et le Code pénal en ce qui concerne l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Cette loi ajoute notamment dans le Code du travail un alinéa à l’article L.140-2 du Code du travail : "Sont considérés comme ayant une valeur égale les travaux qui exigent des salariés un ensemble comparable de connaissances professionnelles consacrées par un titre, un diplôme ou une pratique professionnelle, de capacités découlant de l’expérience acquise, des responsabilités et de charge physique ou nerveuse".

    " Les principales dispositions de la Loi Roudy "
    La loi du 13 juillet 1983 relative à l’égalité entre les femmes et les hommes, dite loi Roudy, organise de façon globale le passage d’un système "protecteur" des femmes à un système qui se voudrait "égalitaire", privilégiant la non-discrimination. Pour remédier aux inégalités de fait, elle permet des mesures temporaires en faveur des femmes.

    Les principales dispositions de la loi :
  • Un principe général de non discrimination (L123-1 du Code du travail) et des applications particulières en matière de salaire (L140-2), d’embauche... ou des dispositions spécifiques pour les conventions collectives et les contrats de travail (L123-2).
  • Des garanties reconnues aux salariés pour faire appliquer ce principe (affichage dans l’entreprise, action syndicale, contrôle de l’inspection du travail, sanctions).
  • Une autorisation de mesures temporaires d’embauche, de promotion, de formation, de salaire en faveur des femmes, pour remédier aux inégalités de fait (L123-3 et 4 et L 900-4) :
  • une obligation pour les entreprises de produire un rapport annuel sur la situation comparée des hommes et des femmes transmis aux représentants du personnel (L 432-3-1).
  • une possibilité de négocier avec les syndicats de l’entreprise un plan d’égalité mettant en œuvre des mesures en faveur des femmes (L123-4).
  • la création d’une aide financière de l’Etat pour aider les plans d’égalité innovants (contrat d’égalité).

    " La lutte contre les discriminations salariales et en matière de recrutement "
    Les discriminations ont été progressivement supprimées formellement grâce aux conventions internationales, en grande partie à la jurisprudence européenne, et aussi à la jurisprudence française. Les conventions collectives ont progressivement supprimé les clauses discriminatoires.

    En ce qui concerne les salaires, la loi Roudy a précisé la notion de valeur égale du travail (dont le principe était déjà posé par la loi de 1972). De plus la loi Roudy confère aux syndicats la possibilité de se constituer partie civile ; le problème ici est que les syndicats sont faiblement féminisés dans leurs structures mêmes et que peu de femmes sont syndiquées ; l’Etat compte ici sur une prise de conscience de la part des syndicats, sans s’assurer par exemple, et faire en sorte que, les femmes y soient correctement représentées.

    La loi introduit également de nouvelles règles de preuves : la charge de la preuve incombe désormais à l’ensemble des parties ; le salarié doit apporter des éléments de fait qui prouvent la discrimination et l’employeur doit fournir des éléments objectifs qui peuvent justifier l’inégalité de rémunération. Le juge forme ensuite son intime conviction.
    Au sujet de la discrimination salariale fondée sur le genre, on voit émerger quelques contentieux, notamment depuis que la Cour de cassation a validé en 1997 le principe selon lequel l’employeur devait avoir suffisamment défini les tâches confiées aux salariés pour démontrer que les compétences ou la pénibilité par exemple justifiaient une différence de salaire.
    En matière de recrutement, de promotion et de formation, la loi Roudy pose également le principe de non-discrimination mais la charge de la preuve incombe au salarié.
    Comme on l’a vu plus haut, la directive européenne du 15 décembre 1997 impose le déplacement de la charge de la preuve vers l’ensemble des parties. Cependant, la France traîne des pieds et cette directive n’est toujours pas appliquée. Ce qui paraît complètement absurde dans une perspective d’égalité des chances car, comme nous l’avons vu en première partie, la différence de salaire est due en partie à un accès moindre à la promotion et à la formation. Ces deux discriminations sont liées, donc il est assez illogique de ne pas appliquer les mêmes règles de preuve pour mieux les combattre. Ce "retard" juridique est certainement une des causes de la rareté des contentieux, alors que les inégalités dues à ce type de discriminations sont plus importantes qu’en matière salariale. Une autre cause est un manque de transparence et d’information concernant la situation relative des femmes dans les entreprises : l’absence de rapport annuel de la part des entreprises empêche pour partie les syndicats de s’appuyer sur une base solide et précise lors des négociations ou des contentieux.

    " L’échec de la Loi Roudy "
    Cet échec s’explique en partie, comme au niveau européen, par la crise et la montée du chômage, qui ont fait passer au second plan la question de l’égalité des chances. La faible présence des femmes dans les champs économiques et politiques de décision peut aussi expliquer les résultats très mitigés de la mise en œuvre de la loi Roudy.

    " Les bilans annuels "
    Les lois Auroux avaient prévu que les branches professionnelles devaient établir un bilan annuel de la situation comparée entre les hommes et les femmes. En réalité, cela avait été très rarement réalisé, ou de façon trop succincte.
    La loi Roudy oblige les entreprises de plus de 50 salariés à produire un rapport tous les ans sur la situation comparée des femmes et des hommes. Cette loi est ambitieuse puisqu’elle prévoie une analyse chiffrée par catégorie d’emplois de la situation comparée des hommes et des femmes au regard de l’embauche, de la formation, de la promotion, de la classification, des conditions de travail et de la rémunération effective. Elle prévoit aussi une analyse des mesures prises par l’entreprise en faveur de l’égalité dans l’année, des objectifs pour l’année suivante et la définition qualitative des actions à mener ainsi que leur coût. Ce rapport aurait du permettre les négociations des plans d’égalité.
    Cependant, on peut largement parler d’échec à ce niveau puisque moins de la moitié des entreprises concernées produisent ce rapport, alors qu’elles y sont théoriquement contraintes par la loi. Même lorsqu’elles le produisent, le rapport se limite à un catalogue de statistiques, sans autre analyse ou commentaire; évidemment il était loin de servir de base à la négociation, n’étant pas du tout utilisé par l’entreprise. On peut ici parler d’un manque de volontarisme de la part de l’Etat car il est évident que le manque d’informations micro-économiques, et l’absence de diagnostic de l’égalité des chances dans chaque entreprise, donc au plus près des salariés, est une des causes de l’absence de revendication et d’action plus soutenues en faveur de l’égalité professionnelle.

    " La mise en place des plans d’égalité "
    En 1999, seuls 34 plans ont été conclus par des entreprises. 25 d’entre eux ont été conclus dans des entreprises de plus de 300 salariés (alors que les femmes sont surtout présentes dans les entreprises de moins de 300 salariés). Le recours à des quotas (recrutement, formation) n’apparaît que dans 5 accords.
    Des dispositifs d’aide financière ont été crées dans le cadre de la loi Roudy ; ces aides de l’Etat concernent essentiellement la formation et l’amélioration des conditions de travail.
    Les contrats d’égalité permettent de financer les plans d’égalité conclus par les entreprises, à travers des actions de formation, des aménagements de poste de travail et des études. Seuls 22 contrats ont été conclus avec l’Etat.

    Il est intéressant de remarquer que les entreprises ignorent pour la plupart l’existence de tels contrats ; on voit ici que lorsque l’on fait des lois pour lutter contre les discriminations, il faut aussi assurer la diffusion de l’information pour que ces initiatives soient effectivement efficaces. Pas question de savoir si c’est fait exprès mais l’Etat a la charge de ça : c’est un manque, une faute.

    Les contrats de mixité, mis en place en 1987, sont des aides à la formation accordées de façon individuelle par salarié. Ils visent les entreprises de moins de 600 salariés et mettent en place des actions de formation destinées à faire accéder les femmes à des postes auxquels elles n’auraient pas eu accès spontanément. Les contrats de mixité sont essentiellement des aides individuelles à la formation. Ces contrats ont été plus nombreux (1500 salariés de 1987 à 1999). Cependant la situation professionnelle des femmes à l’issue du contrat de mixité ne semblait pas toujours considérablement modifiée, malgré l’exigence d’une augmentation salariale.
    Enfin les crédits d’études ouverts aux petites entreprises en 1989 ne risquent pas de faire émerger des revendications liées à plus de transparence et d’informations sur l’égalité des chances, puisque leur utilisation est confidentielle.

    Face à cet échec, le 7 mars 2000, une proposition de loi a été débattue à l’Assemblée nationale obligeant les employeurs à négocier des mesures d’équité entre les hommes et les femmes, sous peine de sanctions pénales.
    Le secrétariat d’Etat aux droits des femmes et à la formation professionnelle entendait profiter du contexte économiquement propice pour ajouter des dispositifs contraignants dans la loi de 1983, sans la changer. En effet depuis 1983, la politique de l’égalité n’a pas été ressentie comme prioritaire, la priorité étant la lutte contre le chômage. Pour Nicole Péry, "la croissance est de retour, la courbe du chômage redevient descendante, c’est peut-être le moment de réintroduire l’égalité professionnelle comme une priorité de négociation dans le monde du travail.
    Ainsi tout sujet se rapportant à l’égalité professionnelle devra être négocié. Dans certaines entreprises, on négociera l’égalité des salaires, dans d’autres la progression de carrière.

    Chaque négociation, concernant les 35 heures, la formation..., devra obligatoirement prendre en compte l’égalité homme-femme. La grande nouveauté, c’est que si les employeurs refusent de négocier, les syndicats auront les moyens de se retourner contre eux et de porter plainte. C’est un pas de plus.
    Cependant au delà de l’obligation de négocier, il n’y a pas d’obligation de résultat. Selon Nicole Péry, "on ne peut demander à l’Etat de gérer la vie interne des entreprises". Mais on sait que les entreprises n’ont ni intérêt ni envie de promouvoir l’égalité professionnelle. Le feront-elles davantage avec cette nouvelle loi ? Il aurait fallu que l’Etat sanctionne les inégalités et aide financièrement les entreprises qui avancent sur le chemin de l’égalité. L’Etat n’a pas à être volontariste sous prétexte qu’il ne doit pas gérer la vie interne des entreprises ? Pourtant, l’Etat a de façon très volontariste subventionné le sous-emploi des femmes pendant vingt ans, grâce aux dégrèvements de charges sociales pour le temps partiel. POurquoi il n’utiliserait pas cet argent pour encourager l’égalité ?

    d- Des politiques familiales ou des politiques d’emploi ?

    Un bref retour sur les politiques familiales au lendemain de la Seconde guerre montre l’impact des politiques publiques en ce qui concerne l’aide aux familles sur les modèles légitimes de comportements des femmes par rapport à l’activité, ou l’inactivité, professionnelle.
    Après 1945, il n’y a pas de politiques publiques incitant l’emploi des femmes; en revanche, des politiques publiques existent pour maintenir la femme au foyer. En effet, les efforts publics se portent essentiellement sur la protection des mères et des nourrissons. Cette promotion de la femme au foyer s’explique en partie par le fait que la garde des jeunes enfants était alors un véritable problème faute de crèches et de garderies. Le système fiscal joue aussi alors en défaveur du travail des femmes, et ce par le biais du quotient familial : le calcul de l’impôt sur le revenu reposant sur la taxation conjointe des époux pénalise les revenus de la femme, qui viennent s’ajouter à ceux du mari (dans la conception dominante du salaire d’appoint), et sont donc imposés à des taux plus élevés que s’ils étaient déclarés séparément.

    L’allocation de salaire unique (ASU) devient la pièce maîtresse de cette politique familiale de 1945 à 1978. Cette aide aux familles est en effet subordonnée à l’inactivité de la mère. Le modèle de comportement privilégié est moins celui de la famille nombreuse que celui de la femme au foyer : l’écart entre les montants des prestations se situe entre le premier et le deuxième enfant, alors que la politique en faveur du troisième enfant ne s’intensifie qu’à la fin des années 1970. Ainsi, la discontinuité de l’activité, qui est identifiée comme une spécificité de la main œuvre féminine, apparaît comme le produit d’une construction sociale. A travers les critères qui président à l’attribution des prestations, ces mesures de politique familiale agissent sur les comportements des femmes en favorisant d’une façon indirecte l’inactivité des mères.

    Aujourd’hui, les femmes n’interrompent plus leur activité professionnelle pour élever leurs jeunes enfants : les habitus et les pratiques sociales ont évolué par rapport à l’époque précédente.
    Grâce à la législation de l’Union européenne, les femmes, et éventuellement les hommes, ont des droits spécifiques en tant que parents exerçant une activité professionnelle. Les femmes ont notamment droit à un congé maternité de 14 semaines et à une indemnité d’accouchement; il est interdit de les licencier pendant cette période. Pour concilier "obligations familiales et obligations professionnelles", les femmes, mais aussi les hommes, ont droit depuis juin 1998, à un congé parental en cas de naissance ou d’adoption d’un enfant d’au moins trois mois.
    L’activité professionnelle des femmes ayant deux enfants est une particularité française, liée en partie à l’importance aujourd’hui des structures de garde. Même parmi les femmes de 25 à 50 ans ayant 3 enfants, l’activité est devenue majoritaire.

    Cependant l’extension de l’allocation parentale d’éducation (APE) au 2ème enfant en 1994 a entraîné des retraits d’activité dans certaines catégories professionnelles. Ces retraits ont concerné surtout les femmes peu qualifiées, peu motivées par leur emploi, découragées de trouver un emploi pour celles qui étaient au chômage. Le problème est que ces femmes déjà peu qualifiées, déconnectées en plus du marché du travail après trois ans et plus d’inactivité, auront du mal à se réinsérer lorsqu’elles arbitreront à nouveau en faveur du travail. Ainsi le nombre de femmes actives parmi la population éligible a diminué de plus de 100.000 en trois ans. En grande partie à cause de l’APE, le taux d’activité des mères de 2 enfants vivant en couple et dont le benjamin est né entre mars 1994 et mars 1997 est passé de 70% à 55% d’après une étude menée par le CREDOC en mai 1999.

    L’extension de mesures sociales aux frontières des politiques de l’emploi et des politiques familiales a contribué à moduler les comportements d’activité des femmes. Les mesures relative à la garde des jeunes enfants apparaissent au cœur des politiques de l’emploi des femmes et contribuent à légitimer la division sociale et sexuelle du travail. Or, depuis les années 1980, coexistent des mesures propres à aider les femmes à poursuivre leur activité en allégeant les frais de garde et des mesures qui, au nom du "libre choix", incitent au contraire les femmes à se retirer du marché du travail pour élever elles-mêmes leurs enfants.

    Créée en 1985, l’allocation parentale d’éducation (APE) a été étendue en 1994 aux parents, en pratique aux mères, de deux enfants à condition qu’elles aient totalisé deux ans d’activité au cours des cinq années précédant la naissance. Cette prestation, octroyée sans condition de ressources et non imposable, atteint près de 3000 francs mensuels en 1997, versée à la mère inactive (ou qui réduit son activité) jusqu’au troisième anniversaire de l’enfant. Elle est cumulable avec d’autres aides aux familles, comme les aides au logement. Pour des femmes payées au salaire minimal, elle devient ainsi très concurrentielle par rapport au salaire. Le nombre des bénéficiaires a augmenté de 75% en trois ans, atteignant 500000 personnes en 1997. Cette prestation apparaît alors nettement pour ce qu’elle est : une incitation au retrait de certaines femmes du marché du travail. Cela constitue aussi une alternative au chômage, permettant de dégonfler les effectifs de chômeuses : un tiers des femmes étaient au chômage lors de leur demande, et le fait d’être au chômage augmente de 30 points la probabilité de recourir à l’APE. L’APE constitue ainsi une solution aux difficultés d’emploi de jeunes mères de niveau modeste dont les trajectoires sont marquées par le chômage ou la précarité, mais cette solution est en dehors du marché du travail, car elles ont peu de chances ensuite de se réinsérer, ce qui les renvoie pour une durée assez longue voire définitive au foyer.
    En revanche, des mesures favorisant l’aide domestique à domicile ont pu faciliter la continuité de l’activité professionnelle de femmes très qualifiées. C’est le cas notamment de l’allocation de garde d’enfants à domicile (AGED), qui fait bénéficier les ménages recourant aux services d’une garde à domicile d’une déduction fiscale couvrant une partie des frais de garde. elle bénéficie aux ménages les plus aisés : 60% des pères sont cadres ou membres d’une profession libérale, et c’est le cas de la moitié des mères. Le système du chèque emploi - service permet aussi d’abaisser le coût des services domestiques. Les bénéficiaires de l’AGED ont augmenté de prés de 70% entre 1995 et 1996 et de plus de 36% entre 1996 et 1997. Le nombre d’utilisateurs des chèques emploi - service a connu la même évolution. Si ces mesures permettent d’exploiter des "gisements" d’emplois, ceux-ci viennent encore approfondir la précarisation de l’emploi féminin ; en effet, ils viennent alimenter les emplois peu qualifiés, à bas salaire et à temps souvent très partiel et imposé.
    En 1998, les femmes à bas salaire (salaire dont le montant est au plus égal aux deux tiers du salaire médian -soit 5000 francs en 1998) sont domestiques ou femmes de ménage chez des particuliers, employées du nettoyage ou assistantes maternelles et gardes d’enfants; la majorité travaille à temps partiel et une majorité souhaiterait travailler davantage.

    De façon récurrente, les gouvernants imaginent que les femmes pourraient contre un salaire maternel déguisé se retirer du marché du travail et ainsi laisser la place aux hommes. Cependant, on est tout à fait conscient que ce "retour au foyer" est impensable aujourd’hui : les hommes ne pourraient remplacer les femmes dans les emplois qui leur sont traditionnellement dévolus (infirmières, secrétaires, femmes de ménage...) et ces allocations coûteraient bien trop cher à l’Etat. Il reste que ce discours qui sous-entend le "retour au foyer" et à la famille a principalement une fonction symbolique. Cela permet de légitimer les inégalités sur le marché du travail et de renvoyer "à plus tard" la question de l’égalité des chances. En effet, suggérer, même si cela n’est pas suivi dans les faits, que les femmes puissent quitter leur emploi, pour se réfugier dans l’inactivité, montre bien que le droit au travail des femmes est toujours contingent, suivant le contexte économique et social favorable ou pas. Cela permet aussi de véhiculer l’idée que le chômage des femmes est moins grave que celui des hommes.

    e- Le travail de nuit : conquête ou recul social ?

    En 1988, la France a été condamnée pour avoir maintenu des clauses des conventions collectives ouvrant des droits particuliers pour les femmes. La Cour de Justice des Communautés européennes a relevé que certaines de ces clauses visaient la protection des femmes dans leur qualité de travailleurs âgés ou de parents, qualité que peuvent également avoir les travailleurs masculins. De même, en 1991, la Cour a estimé que l’interdiction du travail de nuit des femmes dans l’industrie, prévue par l’article L 213-1 du Code du travail français, était incompatible avec la directive de 1976, dans la mesure où elle ne vise pas à protéger les femmes de risques qui leur sont spécifiques. Cette décision a suscité de nombreuses protestations en France. La Cour a de nouveau condamné la France, le 13 mars 1997, pour ne pas avoir abrogé cette disposition dans le Code du travail.
    Juridiquement, le raisonnement de la Cour de justice est aisé à comprendre. Les mesures dérogatoires au principe d’égalité prises en faveur des femmes doivent être justifiées par l’existence de besoins qui leur sont propres. La Cour défend ainsi une véritable égalité entre hommes et femmes, qui exclut les mesures protectrices lorsqu’elles ne s’expliquent pas par des différences objectives entre les hommes et les femmes. L’idée qui sous-tend l’arrêt relatif au travail de nuit est que, si le travail de nuit est nocif, il l’est autant pour les hommes que pour les femmes. Si ces mesures de la Cour ont choqué en France, c’est qu’elles sont admises depuis longtemps et considérées comme un progrès social.

    f- Le temps partiel et la réduction du temps de travail

    Les abus constatés dans certaines branches ont été limités par un meilleur encadrement du temps partiel dans le cadre de la loi du 13 juin 1998. Cette loi favorise le temps partiel choisi et pour imposer aux employeurs d’être beaucoup plus précis sur la question des horaires dans le contrat de travail. Désormais, quand le patron veut bouger ces horaires, il a beaucoup moins de latitudes.
    Il reste que pendant vingt ans, l’Etat a subventionné le sous-emploi, via les dégrèvements de charges sociales pour le temps partiel ; en effet, tous les gouvernements ont promu le travail à temps partiel avec toujours au centre de leur discours, cette idée de "conciliation entre vie professionnelle et vie familiale" qui est une façon de ne pas nommer les femmes. Ainsi, depuis vingt ans, certains segments de l’emploi féminin peu qualifiés se sont mis à embaucher à temps partiel ou à l’imposer à leurs salariées. On a déjà montré que par le biais du travail à temps partiel, des poches de pauvreté féminines se sont crées au sein du salariat, sur lequel règne un silence total. Les gouvernements ont fait ce choix pour juguler le chômage. Après près de quarante ans d’homogénéisation des comportements d’activité féminin et masculin, les politiques publiques des différents gouvernements, et ce quelle que soit leur couleur politique, ont recrée du travail spécifiquement féminin. On a imposé le temps partiel aux femmes car c’est pour elles qu’il est socialement admissible.

    g- L’éducation

    Les politiques publiques ont eu des effets très limités. Les mesures prises par différents ministres de l’éducation nationale, en liaison avec ceux des droits de la femme, n’ont pas réussi à enrayer les inégalités. La loi de 1983 a crée des plans triennaux de "diversification du choix des filles", objectifs chiffrés à l’appui. A la rentrée 1990 a été crée un groupe interministériel de pilotage, composé de chercheurs, de représentants de l’éducation nationale et d’associations (comme "Pour une éducation non sexiste" ou "Femmes ingénieurs") pour animer et évaluer les actions lancées. De même des missions "égalité des chances" ont été mises en place dans trente rectorats. Des expositions, comme "Femmes et sciences" circulent dans les lycées. Mais, dès que l’effort se relâche, les tendances "naturelles" annulent les maigres effets constatés le temps d’une action.

    h- Lutte contre l’exclusion

    La loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions a été adoptée définitivement par l’Assemblée nationale le 9 juillet 1998. Les principaux objectifs de cette loi sont de "garantir l’accès de tous aux droits existants", en particulier dans le domaine de l’emploi.
    Dans le cadre du programme "TRACE" notamment, des actions d’accompagnement personnalisé et renforcé (lutte contre l’illettrisme, acquisition accélérée d’une expérience professionnelle, orientation et qualification...) sont mises en œuvre par l’Etat, en partenariat avec les régions, au profit de jeunes âgés de moins de 25 ans en difficulté et confrontés à un risque d’exclusion professionnelle, pour une durée maximale de 18 mois. De la même façon le gouvernement avait décidé les recentrages des CES et CEC sur les "publics en difficulté".
    Cependant, les politiques ayant pour objectif de lutter contre l’exclusion ont rarement pour population-cible "les femmes", ce qui ne permet pas en outre l’évaluation exacte de ces politiques sur cette population spécifique.

    " Peu de politiques ont pour population cible explicite les femmes "
    Causes
    Pour des raisons de justice sociale, les politiques d’emploi pourraient être orientées prioritairement en direction des femmes. Selon les conjonctures, des dispositifs ciblés ont déjà été mis en place.
    Quatre types de publics en ont surtout bénéficié :
  • les jeunes à la recherche d’un premier emploi et à formation faible.
  • les chômeurs de longue durée.
  • les chômeurs dans les zones où le taux de chômage est très élevé.
  • les travailleurs qui ont un niveau de qualification bas.
    Les obstacles rencontrés concernant ces politiques peuvent expliquer la réticence à développer le même genre d’outils en faveur des femmes. Ils sont au nombre de quatre :
    " l’effet d’éviction "
    Quand le chômage est massif, l’effort spécifique pour une catégorie particulière de la population risque de n’être efficace qu’aux dépens d’autres catégories de chômeurs. En effet, on a une modification des places dans la "file d’attente".
    " l’effet de sélection camouflée "
    Les opérateurs s’efforcent toujours de sélectionner les plus "employables", voire même de détourner les mesures en faveur des publics les moins favorisés. Si l’objectif des pouvoirs publics est d’obtenir l’effet quantitatif maximal, ils fermeront les yeux sur ces pratiques.
    " l’effet de stigmatisation "
    Pour éviter le phénomène précédent, les mesures peuvent parfois être réservées à des publics particulièrement vulnérables ; il y a alors le risque que l’appartenance à de tels dispositifs produise un effet de signal négatif auprès des employeurs potentiels.
    " l’effet d’enfermement "
    C’est la conséquence de l’effet précédent. Si les probabilités d’insertion dans un emploi "normal" à la sortie du dispositif sont faibles, les pouvoirs publics seront contraints de pérenniser des statuts initialement conçus comme transitoires. Les CEC (contrats emploi consolidé) par exemple ont été crées pour offrir une solution de sortie d’un CES (contrat emploi solidarité). On voit apparaître ici le risque de développement d’une "sphère d’insertion autonome", loin du marché du travail ordinaire.

    Les mouvements féministes : la crise

    La dissymétrie de la différence entre masculin et féminin fonde le débat entre complémentarité et (in)égalité. Un texte de Georg Simmel écrit à la fin du siècle dernier exprime la question de la différence, en amont du politique et du social.

    "Que le sexe masculin ne soit pas simplement relativement supérieur au sexe féminin, mais qu’il devienne au contraire l’humain universel, qui règle les manifestations du masculin particulier - cela repose, avec diverses médiations, sur la position de force des hommes. Si l’on exprime violemment le rapport historique des sexes comme celui du maître et de l’esclave, il appartient aux privilèges du maître qu’il peut ne pas penser qu’il est le maître, alors que la position de l’esclave implique qu’il n’oublie jamais sa position. Il ne faut pas méconnaître que la femme perd dans des cas infiniment plus rares la conscience d’être une femme que l’homme celle d’être un homme. D’innombrables fois, l’homme paraît penser purement objectivement, sans que sa masculinité n’occupe dans le même temps aucune place dans sa conscience ; à l’inverse, il semble que la femme ne serait jamais abandonnée par un sentiment plus ou moins clair ou obscur qu’elle est une femme ; ce sentiment forme le fond souterrain qui ne disparaît jamais totalement, fond sur lequel se joue tout le contenu de sa vie. Les expressions de l’être masculin s’élèvent facilement pour nous à la sphère d’une objectivité et d’une validité supra-spécifique et neutre. Cela se révèle dans le phénomène infiniment fréquent, que les femmes considèrent comme complètement et typiquement masculins, des jugements, des institutions, des efforts, des intérêts, que les hommes tiennent, eux, pour ainsi dire naïvement, pour simplement objectifs".

    Simmel a ici recours à un modèle de comparaison "violent" pour aider à penser la spécificité du rapport homme / femme : la relation maître / esclave, à la fois rapport de force et logique de domination où le dominant-propriétaire, qui impose aussi son nom, est en plus délivré de sa propre image partielle. Reste que le modèle maître/ esclave n’exprime que de façon partielle le rapport homme/ femme. Les couples patron/ouvrier, ou colonisateur/ colonisé, ne sont pas non plus totalement adéquats et, d’une façon générale, les images qui se référent à une domination économique ou politique restent très faibles lorsqu’il s’agit de caractériser la spécificité de l’aliénation féminine.
    Ainsi toute la difficulté de la théorisation dans les mouvements féministes tient à l’impossibilité de choisir un modèle d’aliénation ou de domination sociale satisfaisant, et ce pour trois raisons fondamentales.

    Tout d’abord, le fait qu’un "homme" sur deux soit une femme inscrit les femmes non pas dans tel ou tel groupe sociologiquement délimité, mais transversalement ; le monde des femmes est présent à tous les étages de la société, verticalement et horizontalement, mais son autonomie éventuelle, ses effets sociaux, ses spécificités culturelles ne sont pas définis comme ils pourraient l’être dans le rapport "ouvrier/ patron". Or comment penser la condition féminine sous son aspect politique, si l’ensemble de sa présence économique, sociale et culturelle reste en dehors du champ de la description ?

    Cette difficulté à interpréter certains indicateurs de domination sociale est caractéristique de la question des femmes. Ainsi l’exemple de la législation interdisant aux femmes le travail de nuit, qui a été pensée comme un progrès dans la protection des femmes ouvrières en 1892, est considérée aujourd’hui comme une limitation à leur liberté. Toute l’ambiguïté d’un féminisme social prônant l’égalité absolue se joue là : alors, les femmes doivent aussi pouvoir travailler dans les mines, partager les travaux durs masculins sur les routes, entrer dans l’armée et la police à égalité avec les hommes. Le partage égal est un point théorique difficile pour les mouvements féministes : toute tentative de protection sociale peut être perçue soit sous l’angle d’un progrès, soit sous celui d’un stigmate pervers qui "protège" pour mieux enfermer. Autre exemple : l’allocation de la mère de famille est clairement une manière de faire rentrer les femmes au foyer ; mais en même temps, elle reconnaît la réalité du travail effectué à la maison.

    Ensuite, il y a comme une indécision sur l’identité de "l’acteur social féminin" pensé par le féminisme contemporain, en ce qui concerne notamment la résistance à la domination. La peur par exemple témoigne du non-consentement à la domination, et une histoire féminine ne peut en faire l’impasse. Mais en même temps elle est aussi le signe d’une identité stigmatisée dans sa faiblesse et sa définition stéréotypique, ce contre quoi luttent justement ces mouvements. Aux lectures "victimisantes" qui tendent à conforter l’image de la faible femme et de la domination masculine brutale, s’opposent les descriptions de pouvoirs alternatifs (la femme se jouant de l’homme manipulé, aussi stupide qu’il est puissant) mais qui nient les réalités des injustices, parfois brutales, et des inégalités. Ainsi, la révolte féministe brandit deux images contradictoires d’une femme terrorisée par l’homme (parfois décrit comme assassin dans certains courants américains) et au contraire, refusant le stigmate de la douceur, l’image d’une femme potentiellement pleine de violence, aussi ambitieuse et narcissique que les hommes. En outre les lectures "victimisantes" comme les lectures "masculinisantes" n’expliquent pas le fait que ce soient souvent les femmes qui alimentent les inégalités dans l’éducation de leurs filles par exemple, et qu’elles "aiment" souvent leur statut de "dominées" comme on a pu le montrer.

    Enfin la troisième raison à la difficulté d’une définition du rapport femme / homme tient à l’existence de liens de proximité et d’intimité affective dans la famille, à cause de l’incontournable problématique de la reproduction et de la transmission des identités collectives à travers le lien de filiation : ces liens sont toujours une condition nécessaire dans notre imaginaire social, de la formation du couple et de la relation mère/enfant. Les hommes ne veulent pas travailler moins et s’occuper plus des charges familiales ? Que doivent alors faire les femmes ? Faire comme eux ? Il reste que le nourrisson mal materné meurt ou tombe malade, que l’enfant qui a manqué d’affection de la part de sa mère peut connaître des répercussions psychologiques graves. Il est vrai que la présence paternelle est aussi importante certainement que la présence de la mère, mais est-ce que, parce que le père a traditionnellement été moins présent, les femmes doivent faire de même, pour plus d’égalité ?

    D’autres aspects sont rarement pris en compte par les mouvements féministes, notamment, le lien conjugal, l’affection et l’amour entre tel homme et telle femme, qui n’intègrent pas forcément ici la problématique de la domination. On ne retrouve pas ces éléments dans les rapports patron /ouvrier par exemple.
    Finalement, les questions concernant la condition féminine achoppent sur la conciliation entre deux notions qui peuvent être en pratique contradictoires : égalité et complémentarité.

    Pour comprendre la question des actions positives spécifiques en faveur des femmes, on peut la situer dans le cadre plus général de la "discrimination positive". Il s’agira surtout de "déblayer" quelque peu le champ d’analyse concernant les "actions positives" pour mieux étudier les enjeux de la parité hommes/femmes d’une part et les problèmes que pose l’ethnicisation du débat public (et éventuellement des politiques publiques) d’autre part.

    4- Débat sur la discrimination positive

    En accordant à certaines populations "cibles" un traitement préférentiel, les politiques d’action positive ou de discrimination positive visent à rétablir une égalité des chances dont on estime qu’elle se trouve compromise par le creusement des inégalités socio-économiques d’une part et par la persistance de pratiques sexistes ou "racistes" d’autre part.

  • Il faut distinguer deux logiques distinctes :
  • Pour instaurer une "forme équitable de l’égalité", l’Etat-providence plus sélectif a opéré au cours de ces dernières années un certain nombre de réformes en matière de protection sociale, d’aménagement du territoire ou d’accès aux services publics. Ainsi les politiques publiques mieux différenciées orientent vers les plus démunis une part plus importante des prestations sociales et des dépenses publiques. Cette orientation est corrélativement discriminatoire : à budget constant, donner plus à ceux qui ont moins impose de donner moins à ceux qui ont plus.
  • L’appellation "discrimination positive" est retenue aussi pour qualifier un traitement préférentiel qui vise à contrebalancer les effets de l’exclusion raciste ou sexiste. Les politiques de discrimination positive apparaissent alors comme un instrument de lutte contre la discrimination au profit de personnes qui ne sont pas choisies à cause de leur situation socio-économique défavorable, mais à raison de traits "innés" et indélébiles : le sexe et l’origine étrangère dans le cas français.

    " Des objets analytiquement distincts "
    La discrimination positive suscite en France un vif débat depuis de nombreuses années. Outre le fait qu’il y ait deux formes de discriminations positives, citées plus haut, plusieurs niveaux de discussion, analytiquement distincts, s’entrecroisent sans cesse et ces interférences brouillent les enjeux. En outre l’omniprésence de la référence américaine ne peut qu’ajouter à la confusion.

    Le premier débat porte sur l’efficacité de ces politiques. Deux questions :
  • Un ciblage accru des prestations sociales et des dépenses publiques permettra-t-il, en atténuant les disparités socio-économiques, de renforcer la cohésion sociale, ou faut-il craindre des effets pervers qui aboutiront à l’inverse des effets recherchés ?
  • Les préférences accordées aux femmes et aux victimes de discrimination raciste sont-elles la solution qui mettra fin à une situation inacceptable ou vont-elles en légitimer par contrecoup le fondement même qu’elles récusent : la catégorisation sexuelle et raciale des individus ?
    Le jugement porté sur la discrimination positive relève dans ce débat du bilan coûts / avantages comme on l’a vu concernant notamment les effets pervers des politiques publiques en France ayant comme objets des populations cibles (jeunes, femmes...).

    Le deuxième débat tourne autour de la compatibilité entre les politiques de discrimination positive d’une part et le pacte social issu de la Libération, ainsi que le pacte civique issu de la Révolution, c’est à dire les principes républicains, d’autre part. Trois thèses s’affrontent :
  • Les tenants de la première posent qu’on ne transige pas avec des principes fondateurs ; aucune fin ne justifie des moyens qui la contredisent. On ne restaure pas la solidarité en instituant un Etat-providence à plusieurs vitesses ; on ne combat pas le racisme et le sexisme en inversant "positivement" leur logique intrinsèque.
  • Selon une deuxième thèse, la discrimination positive est pensée sur le mode de la "dérogation" ; elle est perçue comme une parenthèse (un dispositif d’exception) nécessaire dans la longue tradition républicaine.
  • Enfin la troisième thèse, plus radicale, n’hésite pas à prôner un dépassement du modèle républicain. La discrimination positive vécue comme un changement de paradigme permettrait la renégociation du pacte social sur la base du principe d’équité, et la reconnaissance d’une société multiculturelle.
    Le débat autour de la "discrimination positive" est encore plus embrouillé par l’analogie que l’on fait avec les politiques américaines en faveur de l’égalité des chances qui s’appuient sur la notion d’affirmative action depuis les années 1960.

    " Une simplification outrancière des modèles américain et français "
    Il y a un grand consensus en France sur la réception de "l’affirmative action" telle qu’elle existe aux États-Unis. On retient le plus souvent uniquement les positions des conservateurs américains qui dénoncent, de façon apocalyptique, la contribution de l’affirmative action à la fragmentation de la nation américaine en factions communautaires et antagonistes. Il y a ici un amalgame entre d’une part l’affirmative action, qui visait à l’origine dans les années 1960 l’accélération de l’intégration des membres des groupes marginaux dans le "mainstream" de la société américaine, et d’autre part le courant communautariste, ainsi que la "codification du comportement" inscrite dans le "political correctness".

    Il y a là une véritable méconnaissance de la tradition assimilationniste longtemps dominante aux États-Unis et comme le montre Eric Fassin, la discrimination positive dans le cas de l’institution universitaire par exemple ne forme pas un tout homogène. En ce sens, même si le "multiculturalisme" est une notion à la mode en France, l’affirmative action, telle qu’elle existe réellement, n’a pas fait l’objet d’étude approfondie. Dans le débat français sur la discrimination positive, on a ainsi une simplification outrancière des politiques américaines pour mieux poser la dichotomie entre les deux modèles et mieux célébrer le "modèle français", d’ailleurs tout aussi simplifié. Ces deux figures construites de façon inversée seraient la seule alternative, le modèle américain servant ici d’illustration "repoussoir" pour montrer ce à quoi, aboutirait forcément toute atteinte aux valeurs constitutives de la République.

    Cette invocation "utile" du "mauvais" modèle américain a encore été de mise lors de la controverse sur l’inscription dans la Constitution de la parité hommes-femmes dans les candidatures aux élections nationales et locales, et ce malgré un relatif consensus sur le plan politique. Le milieu intellectuel relayée par la presse nationale a dénoncé dans les quotas "une insulte à la tradition française" et rejeter un dispositif qui ferait des femmes "un groupe homogène susceptible de porter une revendication catégorielle en fonction d’une "nature" ou d’une "culture" présupposée. De même on a évoqué dans la presse de façon très simplifiée voire "simple" une théorie américaine l’"enchaînement fatal" (slippery-slope argument) : cet argument affirme l’impossibilité de délimiter de manière non-arbitraire l’ensemble des groupes auxquels il conviendrait dès lors de garantir également un seuil minimal de représentation statistique au sein des instances électives : aujourd’hui les femmes, demain les minorités ethniques, les homosexuels, les gauchers...

    A l’inverse, ceux qui considèrent que le modèle de citoyenneté traditionnel est aujourd’hui inadapté à la diversité de la population française s’inscrivent eux aussi dans une perspective englobante d’identités culturelles" très confuse : l’ensemble recoupe la problématique de l’égalité, sexuelle ou ethnique (affirmative action) et la question de la pluralité des cultures et sa gestion par un Etat.


    Ainsi les défenseurs de la conception républicaine comme les "multiculturalistes" englobe abusivement des questions sous l’appellation "affirmative action" (ou discrimination positive), cette dernière pouvant avoir des objets analytiquement très distincts.

    " La parité hommes – femmes "
    L’accès des femmes dans les décisions est une condition nécessaire de l’égalité dans la sphère économique comme on l’a montré plus haut.
    Les fonctions électives sont massivement détenues par des hommes, et il semble difficile d’imputer cette situation au simple hasard ou à la "timidité féminine". Gwénaëlle Calvés montre les facteurs objectifs qui ont contribué à cette exclusion. Le recrutement du personnel politique sous la cinquième République, favorise les hommes à plusieurs titres : poids d’une haute fonction publique encore peu féminisée ; symbolique de l’homme fort alimentée par l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel ; scrutin uninominal majoritaire qui encourage la notabilisation et pousse à la constitution de "fiefs électoraux". L’obstacle essentiel tient au comportement des partis politiques qui rechignent à "investir" des femmes. Les militantes, parfois aussi nombreuses que les militants, ne parviennent pas à prendre pied dans les états-majors, où prévaut toujours une logique de cooptation entre hommes.

    L’auteur reprend les critiques faites aux mesures de discrimination positive en faveur des femmes et les "démonte" de façon remarquable.
    Les détracteurs ont pu considérer que ces mesures sont constitutives d’une discrimination à l’égard des hommes et qu’elles portent atteinte au principe méritocratique de sélection des plus "méritants". Dans ce cas, il faudrait poser que les hommes doivent leur position hégémonique à la supériorité de leurs vertus et de leurs talents, ce qui est loin d’être évident.
    Ils considèrent aussi que les quotas sont stigmatisants et humiliants pour leurs bénéficiaires, les femmes ne devant leur mandat qu’au seul fait d’être femmes. Il est possible ici de faire valoir que la discrimination positive ne joue qu’en matière d’accès à la candidature. Si la candidate bénéficie d’un coup de pouce qui, contrairement à celui dont bénéficient les hommes, est ouvertement reconnu, l’élue ne doit son élection qu’au corps électoral qui l’a choisie. Quant au risque de promouvoir ainsi des "incompétentes", c’est ce qui paraît à l’auteur l’argument le plus limité. La notion de "compétence" recouvre en effet en politique des qualités très variées dont l’appréciation ne relève pas de critères objectifs. Entre une élection politique et un concours de recrutement, il existe une différence de nature.
    L’auteur critique aussi ceux qui défendent la revendication paritaire mais qui considèrent celle-ci comme une sorte de "mal nécessaire" (en faisant une "parenthèse" dans l’Etat de droit) auquel on se résout en dernier recours. S’il faut démanteler un système d’exclusion, ce n’est pas seulement parce que la discrimination sexiste est stupide et coûteuse ; c’est aussi et surtout parce qu’elle est, comme toute discrimination, injuste et odieuse. Ainsi comprise, la parité ne consiste pas à réclamer un droit nouveau, mais à réaffirmer un droit ancien : l’égalité. Elle n’est pas une mise entre parenthèses des principes démocratiques, mais un moyen de les rendre effectifs.

    " Élargissement du débat aux discriminations concernant
    les jeunes issus de l’immigration "
    Le Haut Conseil à l’Intégration a montré, ce qui n’est pas en soi très étonnant, que "la nationalité française n’est pas un obstacle à la manifestation des discriminations à l’emploi".
    Il s’appuie sur un rapport sur les discriminations raciales dans l’accès à l’emploi des jeunes en Alsace d’où il ressort qu’à niveau de qualification comparable, 34% des demandeurs d’emploi sont d’origine étrangère, alors qu’ils ne représentent que 15% des actifs. De la même façon, le Haut Conseil montre l’ampleur des discriminations à l’embauche. Elles se manifestent parfois ouvertement ("profil race blanche !") ou par des codes assez explicites (BBR, bleu-blanc-rouge ou "01"). La discrimination n’est toutefois pas toujours apparente. Ainsi, ce sont parfois les intermédiaires (ANPE, agences d’intérim...) qui vis-à-vis d’entreprises dont on sait de notoriété publique qu’elles n’embauchent pas de personnes d’origine non européenne, opèrent souvent une sélection préalable. Il y a infiniment peu d’études sur la quantification des pratiques discriminatoires à l’embauche mais un rapport de 1992 de l’Inspection générale des affaires sociales montrait, sur la base d’investigations dans quatre régions (Ile de France, Rhône-Alpes, PACA et Nord-Pas-de-Calais) que les missions locales évaluaient selon les cas à un sur deux ou un sur trois la proportion des offres d’emplois discriminatoires.

    Le débat aujourd’hui en France est lancé sur l’ethnicisation des statistiques, et en filigrane, sur la visibilité des discriminations liées à l’origine ethnique des individus.
    Quelques déclarations ministérielles récentes montrent en effet que le débat pénètre l’espace public. On retrouve une fois encore au sein de l’Etat, preuve que les politiques publiques ne peuvent être pensées comme un tout homogène et cohérent, une sorte de main droite (M. Chevénement par exemple) et une main gauche représentée ici en l’occurrence par Mme Guigou. Dans un article du Monde, la ministre de la Justice considère que "les jeunes issus de l’immigration sont confrontés à des problèmes spécifiques" ; elle pose la question de savoir "où sont ces diplômés, fils et filles d’émigrés, dans les médias, dans l’administration, dans l’entreprise...". Elle considère qu‘il "faudrait que ces jeunes se sentent représentés, notamment dans les élections locales. Les partis de gauche doivent se mobiliser là-dessus, comme ils l’ont fait sur les droits des femmes. Il faut que les partis politiques reflètent la société française dans toute sa diversité".

    Les interventions contre les discriminations réclament une connaissance précise de la situation sociale et économique des "groupes-cibles", donc une quantification détaillée. Ce sont ces arguments qui ont amené la Commission for Racial Equality, en Grande Bretagne, à obtenir en 1991, l’introduction d’une question sur l’origine ethnique dans le recensement. De la même façon, c’est à la suite de la loi sur "l’équité dans l’emploi" que le recensement canadien s’est enrichi en 1996 d’une question servant à définir les "minorités visibles" victimes de la discrimination. En France, aucun de ces dispositifs spécifiques n’existe en tant que tel mais l’annonce par la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, Martine Aubry, lors du Conseil des ministres du 21 octobre 1998, de la création d’un "observatoire de la discrimination" et de la mise en place d’une "autorité administrative indépendante" chargée d’organiser la lutte contre les discriminations montrent que les choses sont peut être en train d’évoluer.
    Ainsi, l’ethnicisation des statistiques est donnée comme préalable indispensable ou au contraire dangereux de la lutte contre les discriminations liées aux origines ethniques. On peut présenter ici deux points de vue opposés qui montrent la complexité du débat.

    Alexis Spire, considère que l’on joue avec le feu en ethnicisant les rapports sociaux. Il considère que c’est substituer à toute problématique sociale un système d’associations implicites : chômage et immigration, banlieues et immigration, délinquance et immigration. Il y aurait là le risque de valider politiquement et scientifiquement une série de problèmes sociaux liés à un groupe aux contours très flous, la "population issue de l’immigration". En nommant et en classant, le chercheur contribue à "faire exister". Dans cette perspective, systématiser la référence à l’origine étrangère reviendrait à entériner les appariements implicites entre immigration et problèmes sociaux et à valider définitivement des identités symboliques fondées sur la stigmatisation. Selon l’auteur, un nombre important de ces individus ne se reconnaissent absolument dans aucune appellation les désignant par l’origine ethnique et à défaut de revendiquer le droit à la différence, seraient plutôt enclins à réclamer "le droit à l’indifférence". Or, selon lui, l’efficacité sociale d’une nouvelle partition de la société ne peut être garantie que si cette grille de lecture suscite la confiance de ceux qu’elle est censée décrire.

    Pour Patrick Simon, l’immigration demeure un "impensé" radical dans le débat public notamment à cause de réactualisations de façade qui ont consisté récemment à promouvoir un "modèle français d’intégration" immémorial.
    L’auteur admet que s’il s’agit de comprendre comment s’organisent les flux d’étrangers, de mesurer leur intensité..., la distinction par nationalité va de soi. De même, si l’on s’intéresse aux effets de la présence d’une population étrangère sur le territoire, on doit découper la population selon son statut juridique, et cela concerne surtout le Ministère de l’Intérieur.
    Mais le statut juridique perd de sa pertinence lorsqu’il s’agit de traiter les divers terrains de l’actualité sociale : tensions dans les banlieues, crise de l’école, développement des discriminations dans l’accès à l’emploi, au logement... terrains pour lesquels les problématiques posées servent de base aux politiques publiques de lutte contre les inégalités. Là les individus, de fait, ne sont pas véritablement désignés par leur nationalité. La citoyenneté effective n’est plus déterminée par leur statut juridique. Pour cet auteur, il ne s’agit plus d’opposer le social à l’ethnique, mais de penser leur imbrication dans les dynamiques de domination, de précarisation économique et de dévalorisation symbolique. On ne peut plus traiter les inégalités sociales sans prendre en compte les discriminations spécifiques, ou tout simplement supplémentaires lorsqu’elles sont combinées comme on l’a montré plus haut à des discriminations liées au sexe par exemple, que subissent des populations en raison de leur origine, réelle ou supposée. Connaissance et action justifient le recours à des catégories "ethniques", dans la mesure où l’origine ethnique se superpose à la condition socio-économique.
    L’auteur répond en quelque sorte à la thèse exposée précédemment, concernant les dangers d’une catégorisation qui ne reflète pas assez la diversité des populations issues de l’immigration, que toute catégorisation est par définition plus ou moins subjective et ne peut dans tous les cas représenter la complexité des réalités (on peut citer ici par exemple l’étude de Boltanski sur "les cadres"). Il s’agit alors d’observer les processus sociaux, pour mieux les appréhender en termes de politiques publiques, grâce à "la catégorisation la moins mauvaise possible".



    Conclusion de la troisième partie

    On a montré que, malgré le rôle moteur de l’Union européenne, la France n’avait pas réellement de politique volontariste en faveur de l’égalité hommes/femmes, les politiques publiques contribuant même à développer un accès au marché du travail spécifique aux femmes que ce soit par des politiques familiales ambivalentes ou un encouragement au temps partiel, de fait réservé aux femmes.

    En outre pour accéder à l’égalité des chances entre femmes et hommes, une grande marge de manœuvre est laissée aux entreprises de façon complètement paradoxale. La loi Roudy n’est pas contraignante ; par exemple elle n’impose pas vraiment les plans d’égalité aux entreprises. Or les entreprises ont une logique de marché et des préjugés concernant les femmes perçues comme moins aptes que les hommes ; on demande ainsi aux employeurs, hommes pour la plupart, de remédier eux-mêmes aux discriminations dont ils sont les auteurs.

    Le débat sur l’inégalité entre les femmes et les hommes sur le marché du travail se cantonne à la question des discriminations "directes" comme celles concernant l’embauche ou le salaire. La question de la "concentration" des femmes dans certains emplois, où le temps, et du même coup le salaire, y sont de plus en plus partiels entraînant une précarité accrue, est occultée ou noyée dans d’autres débats. De la même façon, le sur-chômage des femmes est "invisible". On a vu que ceci s’expliquer en particulier par une tolérance plus importante dans l’imaginaire collectif au chômage des femmes. Cependant, si cette vision pouvait à la limite être socialement acceptable lorsque la "femme au foyer" était une norme légitime, aujourd’hui, et notamment dans le cas des mères isolées ou des femmes célibataires, elle peut mener à des situations dramatiques.
    Il n’y a pas de "mainstreaming" (approche intégrée) au niveau national. La France n’a pas choisi pour l’instant d’intégrer l’égalité des chances dans toutes les politiques afin de toucher toute la population et d’agir sur l’environnement global. De plus, la France n'aurait pas l’inconvénient que cette stratégie connaît au niveau européen où les États ne sont pas d’accord, bloquent les avancées, à cause notamment d’une volonté de ne pas aller plus en avant vers une Europe sociale. L’État providence français est déjà mieux installé et pourrait adopter efficacement cette stratégie.

    Entre une approche intégrée et une approche duale, il y a comme un "non-choix" (ce qui constitue aussi une politique publique). En effet, il n’y a pas de stratégie explicite pour agir auprès des femmes et des hommes pour faire évoluer l’ensemble des relations sociales, familiales et professionnelles. Mais d’un autre côté rien n’est fait pour éveiller la conscience de genre et poser la question du rapport dual entre les hommes et les femmes. En effet, les politiques publiques sont rarement spécifiquement en faveur des femmes mais plutôt en faveur des jeunes, des chômeurs... ce qui accroît encore l’"invisibilité" des problèmes particuliers aux femmes.

    Au niveau politique cependant la parité a enfin été adoptée depuis peu. Néanmoins, on ne doit pas se laisser enfermer dans des formes de lutte politique "brevetées" féministes comme la revendication de la parité entre les hommes et les femmes dans les instances politiques : si elles ont le mérite de rappeler que l’universalisme de principe qu’affiche le droit constitutionnel français n’est pas aussi universel qu’il en a l’air, notamment en ce qu’il ne reconnaît que des individus abstraits et dépourvus de qualités sociales, ces luttes risquent de redoubler les effets d’une autre forme d’universalisme fictif, en favorisant par priorité des femmes issues des mêmes régions de l’espace social, et ethnique, que les hommes qui occupent actuellement les positions dominantes.
    Il reste que ces luttes permettent de remettre en question le fameux modèle républicain dit universel, et d’élargir le débat à d’autres "dominés", ethniques notamment, même si, comme on l’a montré, chacune de ces questions pose des difficultés distinctes.


    Egalité des Chances en Picardie

    En Picardie, le taux d’activité des femmes de 15 à 24 ans est supérieur de 2.4 points au taux national, respectivement 36.4% et 34%, la durée des études dans la région étant plus courte.
    Cependant, le taux picard d’activité des femmes de 25 à 34 ans est inférieur de 7.4 points au taux national. De même, les taux d’activité féminine des 35 à 44 ans et des 45 à 55 ans sont inférieurs d’environ 2 points aux taux français.
    Le taux d’activité national est de 48.2% pour les femmes âgées de 15 ans et plus. Le taux d’activité
    féminine picard de 46.4% est voisin des taux lorrains et bas-normands. La Corse est la région française ayant le taux d’activité féminin le plus bas avec 34.4%. Le taux d’activité féminin le plus élevé se situe en Ile de France avec 55.1%.


    1- Les disparités de salaires homme-femme sont accentuées en Picardie

    A qualification, ancienneté et niveau de diplôme équivalents, et pour toutes choses égales par ailleurs, le salaire féminin picard est inférieur de 13% au salaire masculin picard. En Picardie, le salaire médian est inférieur au salaire médian national. La disparité salariale homme-femme est plus accentuée dans la région. Ainsi, le salaire médian annuel féminin est de 89000 F tandis que le salaire médian masculin atteint 98000 F.


    2- L’inégalité face au chômage

    Au deuxième trimestre 1999, la Picardie comptabilise 113 880 demandeurs d’emploi de catégorie 1 à 6. Un chômeur sur deux est une femme. Les femmes étant moins nombreuses que les hommes actifs, cela signifie que les femmes ont une plus forte probabilité de connaître le chômage que les hommes et, ce indépendamment du niveau d’études, de l’âge ou du métier. Être femme demandeur d’emploi implique aussi une durée de chômage plus longue. Plus l’ancienneté de la demande augmente, plus la présence des femmes est importante : 53.9% des demandeurs d’emploi de très longue durée (2 ans et plus) sont des femmes.
    Cependant, 24.5% des femmes demandeurs d’emploi ont un niveau de formation supérieur ou égal au baccalauréat, contre seulement 18.7% pour les hommes. Mais, les hommes sont une formation professionnelle dans des domaines qui leur permettent de mieux appréhender le marché du travail. Plus d’un demandeur d’emploi sur deux a une qualification d’employé, qualification concentrée essentiellement dans le secteur tertiaire. De même ce secteur est très féminisé, ce qui explique que 75% des demandes sont faites par des femmes.
    Le taux de chômage des femmes en Picardie est de 16.1%, supérieur de 2.7 points au taux national. La région Languedoc-Roussillon enregistre le taux de chômage féminin le plus élevé, 18.1%. Le taux le plus bas est pour l’Alsace avec 8.7%.


    3- Du travail plus souvent précaire pour les femmes

    Les difficultés du marché du travail amènent les salariés à une plus grande mobilité professionnelle, mobilité qui révèle la précarité de l’emploi. Les femmes sont plus touchées que les hommes par cette nouvelle forme de travail. En 1997, dans des établissements de 10 salariés et plus, le taux de rotation féminin est de 45.4%, celui des hommes étant seulement de 27.4%.
    Le secteur tertiaire, à très forte dominante féminine, enregistre le plus grand nombre de mouvements. Cette précarité d’emploi est accentuée dans le secteur des services aux particuliers où les femmes sont largement majoritaires.
    En 1997, les embauches concernent essentiellement des emplois sur contrat à durée déterminée (CDD) : 8 entrées en emploi sur 10. Cette part augmente pour atteindre 87% pour les femmes qui sont plutôt peu diplômées. Ces contrats portent essentiellement sur des postes d’employés et d’ouvriers non qualifiés. Seuls 77% des hommes embauchés en 1997 ont signé un contrat à durée déterminée. Il est vrai que peu d’embauches sur CDD concernent des cadres supérieurs. Les embauches à durée déterminée de cette catégorie socioprofessionnelle ne représentent que 2.2% des CDD et seul un tiers de ces emplois sont féminines. Les embauches sur CDI ne représentent que 14% des entrées de l’année. Seul 10% des femmes embauchées a signé un contrat à durée indéterminé contre 18% pour les hommes. L’embauche de cadres supérieurs représente 11.4% des embauches sur CDI et 6.2% des embauches de femmes sur CDI.
    Les femmes entrent donc plus souvent en emploi par contrat à durée déterminée, et pour une durée plus courte. En sortie d’emploi, les femmes sont de ce fait encore plus nombreuses. Ainsi, 54.7% des personnes qui perdent leur emploi suite à la fin d’un CDD sont des femmes.


    4- Travail à temps partiel

    Environ 14% des salariés picards, dont plus des deux tiers sont des femmes, occupent un poste à temps partiel, c’est à dire une activité dont la durée est inférieure à 80% de la durée conventionnelle. Le temps partiel se développe de plus en plus et concerne en premier lieu les emplois peu ou pas qualifiés. En Picardie, 23% des femmes travaillent ainsi à temps partiel pour seulement 8% des hommes.


    5- Les actions publiques en Picardie

    a- Education

    Dans l’académie d’Amiens, les filles représentent 59.4% des bacheliers issus de l’enseignement général (58.2% pour l’ensemble de la France) et 50% pour les baccalauréats technologiques et professionnels (49.6% pour la France). Comme au niveau national, c’est une incontestable avancée, mais ces bachelières s’engagent relativement peu dans les filières promettant la meilleure insertion professionnelle. Ainsi, les filles sont très nombreuses dans la série littéraire (83.9% contre 81.9% au niveau national) et en série économique et sociale (63.4% contre 61.7% au plan national). En revanche, elles restent toujours minoritaires en série scientifique (41.8% contre 43.1% au plan national). Pour les bacs technologiques et professionnels, la situation est aussi très contrastée : 9.4% de bachelières en secteur industriel et 69.6% en section tertiaire
    Malgré l’évolution des techniques et des métiers qui rend tous les emplois théoriquement accessibles à tous, la méconnaissance de l’environnement technologique entre autres maintient les jeunes filles à l’écart dans plusieurs branches professionnelles. IL faut alors encourager des "pionnières" pour oser franchir le pas.
    C’est pourquoi en 1995 puis en 1998, la délégation régionale aux droits des femmes et la direction régionale du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle ont organisé un colloque afin de passer en revue les méthodes et les moyens à mettre en œuvre pour que la mixité devienne effective.
    L’un de ces moyens est l’accompagnement du choix des jeunes filles en les encourageant vers des filières scientifiques et techniques. Ainsi, c’est la cinquième année consécutive qu’un "prix de la vocation" est décerné par la préfecture de région à des lycéennes. Ce prix, mis sur pied par la délégation régionale aux droits des femmes, a pour but de récompenser, selon le directeur de cabinet du préfet de région, "des lauréates particulièrement méritantes, remarquées par un niveau scolaire très satisfaisant et une grande motivation pour une orientation supérieure scientifique et technique". Outre le prix et une somme de 5000 F, chaque lauréate pourra découvrir une entreprise sous la conduite d’un parrain.
    Les lauréates ne représentent chaque année qu’une dizaine de lycéennes sur toute la région. En outre ces initiatives récompensent des jeunes filles qui doivent déjà montrer une "grande motivation" pour les domaines scientifique et technique tout au long de leur scolarité. Elles ne remettent pas en cause le système éducatif qui crée des vocations différenciées tout au long des cursus scolaires et faits que ces jeunes filles sont et restent des exceptions.
    Même si ce prix ne change rien en profondeur, il reste que ce type d’actions est intéressant d’un point de vue symbolique, montrant entre autres qu’il n’y a pas de "vocations" masculines et qu’en donnant un petit coup de pouce (prestige, bourse...), on peut développer ces vocations chez les jeunes filles.

    b- La lutte contre les violences au niveau local

    La Picardie, qui occupait en 1998 le troisième rang des régions françaises touchées par le phénomène des femmes battues, enregistre un nombre croissant de victimes. En 1997, près de 800 femmes sont venues au CIDF sur le département de l’Oise.

    Il est cependant important de remarquer qu’aucun organisme à ce jour n’est parvenu à déterminer avec précision si les violences augmentent réellement ou si elles sont plus couramment dénoncées. Il reste que d’année en année, les demandes de soutien auprès du CIDF augmentent considérablement. C’est au sein même du couple que se jouent les situations les plus dramatiques et les plus éprouvantes émotionnellement en raison du lien de dépendance qui unit la femme à son mari et de l’emprise psychologique que celui-ci exerce sur la victime. Une chargée de mission départementale au droit des femmes note que le problème est basé sur un rapport de pouvoir perverti, vieux comme le monde, sur "une conception erronée du rôle de l’homme et de la femme. On éduque toujours les enfants en leur apprenant que les garçons ont une sexualité agressive. Qu’ils ont le pouvoir."

    Le Centre d’information du droit des femmes reçoit, pendant les permanences dans les différents quartiers des principales villes, les femmes et les informe de leurs droits. Les militants, en grande majorité des femmes, se déplacent aussi sur les stages de formation, d’accès à l’emploi et d’alphabétisation. Le CIDF entretient en effet des passerelles avec de nombreuses associations, cherchant ainsi à articuler les problèmes des femmes aux autres problèmes sociaux. Une militante à Beauvais donne l’exemple d’une visite lors d’un stage lié à l’emploi dans la Picardie verte : sur quinze stagiaires, treize sont venues les voir, victimes de violences conjugales.

    Toujours à Beauvais, le CIDF participe avec de nombreuses associations (la Ligue des droits de l’homme et du citoyen, Entraide, le MRAP, le centre du volontariat...) à une maison des associations : l’espace Argentine. Cet espace fait fonction de repère auprès des générations du quartier, à commencer par les jeunes. Les associations qui y siègent ont des préoccupations très diverses mais elles cherchent à avoir une approche intégrée des problèmes sociaux dans les quartiers.

    La région lutte pourtant pour faire face aux demandes toujours plus nombreuses. Ainsi dans l’Oise, les actions se multiplient depuis plus de dix ans. Après la création des antennes du CIDF à Beauvais et à Creil en 1986, une autre antenne est ouverte à Compiègne en 1992. En 1995, le CIDF ouvre une permanence hebdomadaire au commissariat central de Beauvais ; c’est une première en France, et aujourd’hui encore, le seul cas connu. En outre toujours en 1995, la commission départementale crée les tickets "hôtel" et "taxi" qui permettent le transport et l’hébergement d’urgence des femmes victimes de violences. En 1996, trois commissions départementales ont été mises en place : l’une en liaison avec les tribunaux, la deuxième avec les centres d’accueil et la DDASS, la troisième avec l’Education nationale pour tenter de modifier les comportements à la source.
    Cependant, une chargée de mission confie que les centres "manquent cruellement de moyens, notamment pour former les responsables de l’accueil personnalisé aux victimes".
    Les violences verbales, les pressions psychologiques et physiques existent aussi dans le monde du travail. Le Code pénal est clair et vise les personnes "abusant de l’autorité que leur confèrent leurs fonctions". Cependant, les affaires sortent et aboutissent rarement. Il est tout d’abord difficile pour les victimes de porter plainte. Le pas est difficile à franchir surtout lorsque la perte de l’emploi est au bout du chemin. Le chômage et les emplois de plus en plus précaires facilitent en effet l’augmentation des rapports de force.
    Il faut encore prouver et confondre le coupable. "C’est la parole de la victime contre celle de l’employeur", résume Philippe Grenier, secrétaire général de l’union locale de la CGT, à Compiègne. Ainsi beaucoup de dossiers restent dans le secret des bureaux. Les dossiers de harcèlement sexuel sont les plus complexes : "cette infraction est difficile à établir, souligne Christophe Kapella, procureur de la République à Compiègne. Les menaces sont souvent évoquées sous forme de sous-entendus, mais à l’audience, il s’agit d’apporter les preuves". Le BIT a publié un rapport où 20% des femmes affirmaient avoir été sexuellement agressées. Pourtant, en 1998, une seule affaire de harcèlement est passée devant le tribunal correctionnel de Compiègne. Dans la région et le département, il n’existe aucune statistique recensant les infractions de ce type sur les lieux de travail.


    CONCLUSION

    Ainsi, une appréhension vraiment relationnelle du rapport de domination entre les hommes et les femmes tel qu’il s’établit dans l’ensemble des espaces sociaux, c’est à dire dans la famille, dans l’univers scolaire et dans le monde du travail conduit à mettre en pièces l’image fantasmatique de l’éternel féminin, pour mieux faire apparaître la constance de la relation de domination entre les hommes et les femmes qui se maintient par delà les différences de condition liées aux moments de l’histoire et aux positions dans l’espace social.
    Le changement majeur dans le rapport social entre hommes et femmes est sans doute que la domination masculine ne s’impose plus avec l’évidence de ce qui va de soi, grâce notamment à l’immense travail critique du mouvement féministe, du moins dans certaines parties de l’espace social. Cette domination aujourd’hui est devenue quelque chose qu’il faut défendre ou justifier, dont il faut se défendre ou se justifier.
    Cependant, on a cherché à montrer dans ce dossier que le discours normatif avait très peu sa place à propos de l’égalité des chances entre hommes et femmes ; en effet, dire "il faudrait faire ceci ou cela" pour plus d’égalité pose problème lorsque l’on demande qui est en charge de le faire : les institutions (Ecole, Etat...) sont elles-mêmes différenciées, les employeurs suivent une logique de marché, les femmes ne sont pas revendicatives, les mouvements féministes traversent une crise de positionnement idéologique... De la même façon, on peut demander comment le faire : on a montré que la domination masculine existait à tous les niveaux du champ symbolique et était ancrée au plus profond des individus, des dominants comme des dominés.
    Cette approche peut apparaître "désabusée" puisqu’elle nie la possibilité de "volontarismes" efficaces permettant de produire du "progrès" dans les rapports sociaux entre les sexes. Mais force est de constater que ce rapport social ne connaît pas de "progrès" mais constitue plutôt une dynamique qui varie selon le contexte culturel, social, économique... et selon les rapports de force en présence : il n’y a pas de "forces du Bien", juste une interaction de groupes d’intérêts et de processus socio-économiques. On ne peut donc absolument pas prévoir les permanences et les avancées futures à ce niveau. On peut simplement mettre en relief trois processus (parmi tant d’autres) qui pourraient avoir un impact sur l’effectivité de l’égalité des chances.
    De tous les facteurs de changements, on a vu que les plus importants sont ceux liés à la transformation décisive de la fonction de l’institution scolaire dans la reproduction de la différence entre les genres, comme l’accroissement de l’accès des femmes à l’instruction : l’accès aux études supérieures a permis aux filles d’entrer dans des filières qui ne sont pas dévalorisées professionnellement (enseignement, médecine, droit, écoles de commerce...).
    De même, l’accroissement du nombre des femmes qui travaillent a affecté la division des tâches domestiques et, du même coup, les modèles traditionnels masculins et féminins, avec des conséquences dans l’acquisition des dispositions sexuellement différenciées au sein de la famille : on a ainsi pu observer que les filles de mères qui travaillent ont des aspirations de carrière plus élevées et sont moins attachées au modèle traditionnel de la condition féminine. Les études sociologiques montrent que l’exemple d’une mère accédant à une profession scientifique conduit les filles des générations suivantes à faire des choix similaires : par un effet boule de neige, la part des filles devrait donc inexorablement augmenter dans des filières et des métiers où elles sont aujourd’hui minoritaires.

    Bien que l’inertie des habitus et du droit tende à perpétuer, le modèle dominant de la structure familiale par delà les transformations de la famille réelle (et, du même coup, de la sexualité légitime, hétérosexuelle et orientée vers la reproduction, par rapport auquel s’organisaient tacitement la socialisation ou encore la transmission des principes de division traditionnels), l’apparition de nouveaux types de famille (comme les familles composées), et l’accès à la visibilité publique de nouveaux modèles de sexualité (homosexuels notamment), contribuent à briser l’ordre masculin et à élargir l’espace des possibles. La reconnaissance publique et sociale des couples homosexuels est un enjeu fondamental pour la question des rapports sociaux entre les sexes et est d’ailleurs un des "objets" d’étude les plus innovants en sciences sociales aux Etats-Unis. En effet, cette reconnaissance bouleverse l’ordre établi autour de la gestion sociale de la reproduction et surtout remet en question le débat, qui paraît alors dépassé, du dilemme entre égalité et complémentarité dans les rapports hommes/femmes (la complémentarité ne paraît plus alors basée sur le genre des individus dans le couple).
    Inversement, les changements structurels qui affectent le marché du travail sont un obstacle majeur à l’effectivité de l’égalité des chances (ici, la lutte contre les discriminations "directes" n’est pas pertinente). En effet, étant donné que les femmes ont partie liée avec l’Etat social et avec les positions "sociales" à l’intérieur du champ bureaucratique ainsi qu’avec les secteurs des entreprises privées les plus vulnérables aux politiques de précarisation, tout permet de prévoir qu’elles seront, de façon encore plus importante, les principales victimes de la politique néo-libérale visant à réduire la dimension sociale de l’Etat et à favoriser la "dérégulation" du marché du travail.
    Il est difficile de rester dans une approche interactionniste, voire cynique, en matière d’égalité lorsque l’on appartient soi-même à un "groupe d’intérêt" donné. Nous nous permettrons donc pour terminer de poser deux éléments (normatifs) qui paraissent fondamentaux pour une démarche constructive en matière d’égalité des chances entre hommes et femmes.
    D’une part, il faudrait lutter contre la tentation, en apparence généreuse, au nom de l’indignation ou de la solidarité, de taire les propriétés par lesquelles les femmes, en tant que dominées, contribuent à leur propre domination. De la même façon, porter au jour les effets que la domination masculine exerce sur les habitus masculins, ce n’est pas tenter de disculper les hommes. C’est montrer que l’effort pour libérer les femmes de la domination, ne peut aller sans un effort pour "libérer" les hommes des structures qui font qu’ils contribuent à l’imposer et à se l’imposer. On dépasserait ainsi les contradictions entre les lectures victimisantes ou masculinisantes des mouvements féministes. Cet effort peut être efficace s’il y a enfin une vraie réforme de l’institution scolaire (formation, orientation...) qui a, comme nous l’avons montré, un rôle fondamental aujourd’hui car elle inculque les comportements et les perspectives d’avenir légitimes de chaque individu. Pour lutter contre la différenciation de position et de condition sur le marché du travail entre hommes et femmes, bouleverser la hiérarchie des filières ne suffit pas; c’est sur les représentations mentales en amont qu’il faut agir.

    D’autre part, il faudrait enfin poser l’égalité des chances comme un droit fondamental.
    Il y a un problème de fond dans l’approche concernant les droits des femmes : la question de l’égalité des chances entre hommes et femmes n’est pas vraiment posée comme un droit des femmes en tant que tel. En effet, la question est toujours liée à l’impact sur la cohésion familiale, sur l’éducation des enfants... Ainsi, d’entrée de jeu, la femme est considérée comme femme - mère. L’Etat par sa politique participe à cette représentation.
    De plus, les droits des femmes, en tant qu’ "hommes", ne sont toujours pas évident dans l’imaginaire collectif; c’est pourquoi, on utilise le calcul coûts / avantages pour prouver que l’activité mieux utilisée des femmes serait plus rentable. Cela montre bien que nous sommes dans un système "économiste" et utilitariste où tout droit doit se justifier par son efficacité et sa rentabilité à terme profitable à l’ensemble de la société.
    Ainsi le Premier ministre, qui a exprimé sa conviction le 17 avril 1999 lors de la Conférence européenne de Paris consacrée à l’accès des femmes aux lieux de décision, considère que : "partout où elles accèdent aux responsabilités, les femmes expriment en effet de nouvelles préoccupations. Ce faisant, elles réinventent le "vouloir vivre ensemble" qui est au cœur de la démocratie... Partager entre les hommes et les femmes le pouvoir économique, c’est d’ailleurs préparer une économie plus efficace et plus juste". On retrouve ici le critère d’efficacité qui vient accompagner, cautionner, justifier celui de la justice. Il est remarquable qu’on utilise le même discours pour justifier que les immigrés ont le "droit" d’être considérés comme des citoyens "comme les autres" (ils ont aidé à reconstruire le pays, ils occupent des postes dont les français "de souche" ne voulaient pas...).
    L’égalité des chances sera peut-être plus effective lorsque l’on posera que les femmes ont droit à une dignité et à des conditions de vie égales à celles des hommes même si cela ne coïncide pas avec la logique de marché ; on n’a pas à subordonner ce droit fondamental à des considérations économiques.