Le fonctionnement de notre société me met en colère. Les motifs en sont multiples, mais un prend de plus en plus d’importance : notre société est en train de tout réduire à marchandise, à objet. La santé, le travail, le savoir, l’eau : tout devient marchandise à vendre. D’où le titre de ma réflexion. Je pense que notre société est devenue le temple des marchands (du mercantilisme), et une saine (ou sainte ?) colère est justifiée.

Les mots que nous utilisons ne sont pas neutres. Notre langage traduit bien cette évolution : on parle de marché du travail, de ressources humaines, on fait des salons de l’éducation.

Je vais donc essayer, dans ces quelques lignes, de démonter et analyser ce « processus de marchandisation » pour ne pas en rester à une colère stérile, pour essayer de dépasser le sentiment d’impuissance que l’on éprouve devant cette évolution et dégager, si possible, quelques pistes de changement. Je m’appuie, dans cette démarche, sur la pensée de Riccardo Petrella .

Une vie digne
Pour cette analyse, il me semble important de définir les éléments qui constituent une vie digne. En effet ce sont ces éléments qui deviennent peu à peu de la marchandise.
Une vie est digne si elle permet l’accès de tout le monde à l’eau, à la nourriture, au logement, à la santé et à la connaissance (à l’instruction) par des biens et des services.
Une notion fondamentale est le bien commun, ensemble de valeurs qui inspirent les institutions afin qu’elles oeuvrent pour reconnaître et faire reconnaître le droit de chacun à une vie digne en utilisant tous les moyens nécessaires pour atteindre ce but.
Jusqu’à il y a quelques année, les éléments qui définissent une vie digne étaient considérés des droits (chacun pouvait y avoir accès, indépendamment de ses moyens économiques). Ce sont maintenant des besoins : chacun a le droit de les satisfaire, à condition d’en avoir les moyens. Nous sommes passés de la « société des droits » à la « société des besoins ». Une vie digne n’est plus un droit, elle est un besoin. L’accès à une vie digne n’est plus pour tout le monde, il est réservé aux personnes qui ont les moyens (surtout financiers, mais aussi culturels) de satisfaire les besoins fondamentaux.

Les principes de notre société
Les principes qui fondent notre société ne vont pas dans la direction du bien commun, mais bien dans celle de la « marchandisation globale ». Ces principes sont :

1.- La société conçue comme un ensemble de transactions et d’échanges
Notre société est définie comme un ensemble de transaction et d’échanges individuels pour obtenir les biens et les services nécessaires pour la vie. Nous sommes donc dans une logique de société de marché, si possible global. Ce contexte porte chacun à agir de façon à réduire les coûts au minimum et augmenter le profit au maximum. Dans cette perspective il est logique et légitime de remplacer les travailleurs par la technologie, par des machines.

2.- Le capital, la « finance » sont les paramètres qui définissent la valeur
Dans notre société le rendement du capital détermine la valeur de quelque chose. Une chose (et n’importe quelle chose) a de la valeur si elle contribue à créer de la plus-value pour le capital. Le capital humain, culturel, etc. ne comptent plus : seul le capital financier existe.

3.- L’entreprise décide et organise l’allocation des ressources
L’acteur principal qui organise les transactions dans notre société est désormais l’entreprise privée. L’état, les collectivités locales, les universités, les syndicats, la culture, qui jouaient jusqu’à il y a quelques années ce rôle d’organisateurs des transactions, en ont été privés. L’entreprise privée est considérée comme la forme la plus avancée de l’organisation de la créativité dans la mesure où elle agit de façon à produire au moindre coût.

Quelques conséquences
L’application de ces principes a une série de conséquences fâcheuses, ayant toutes des caractéristiques communes : les droits deviennent des besoins, les moyens indispensables pour vivre deviennent marchandise, le citoyen devient consommateur. Je me limiterai à présenter brièvement 3 conséquences : marchandisation du temps, passage de « personnel » à « ressource humaine », marchandisation du savoir. Le fait que, avec le passage du statut de « citoyen » à celui de « consommateur », la citoyenneté soit vidée de son contenu est certainement la conséquence la plus grave, mais son analyse serait bien trop longue. On peut en trouver des éléments dans le livre de Petrella cité précédemment en note.

Le temps comme marchandise
On pourrait partir du très classique "le temps c’est de l’argent" : le temps est monnayable, premier pas vers sa réduction à l’état de marchandise. Actuellement "on ne peut pas perdre son temps", "on n’a jamais le temps", il faut donc optimiser la gestion du temps, afin d’être le plus rentables possible : c’est bien la notion marchande qui avance à grands pas. Plus le temps d’une personne permet de créer de la plus-value pour le capital, plus ce temps a de la valeur : c’est ainsi que, par exemple, l’agent de bourse gagnera bien plus que l’instituteur de l’école primaire : le temps du premier a, du point de vue financier, une rentabilité bien plus grande que celui du maître d’école. Malheureusement la rentabilité du point de vue social, éducatif et culturel n’est plus prise en compte, ou du moins elle est sous-estimée par rapport à la rentabilité financière. Et chacun de nous peut trouver beaucoup d’exemples dans son entourage.

Le passage de la notion de "personnel" à celle de "ressource humaine"
Comme je le disais au départ, le langage n’est pas neutre : le travailleur, et par travailleur j’entends tout salarié, n’est plus une personne employée, mais une ressource, donc une chose, au même titre qu’une machine ou une matière première. Il peut donc être licencié, mis hors circuit si sa rentabilité est inférieure à celle d’une machine. Le travailleur est donc bien une « marchandise » négociée sur le « marché du travail ». D’autant plus que les facteurs de créativité qui caractérisent le travail humain sont de plus en plus sous-évalués par rapport au rendement financier du capital

La marchandise "savoir"
Notre économie a, comme facteur principal de production de la richesse, la connaissance, le savoir. Nous sommes dans une période d’ "industrialisation de la connaissance" : les laboratoires qui produisent la connaissance sont de plus en plus grands et emploient de plus en plus de personnes ; les découvertes ne sont plus individuelles, mais le fruit d’un travail d’équipe ; le financement privé de la création de connaissance est de plus en plus important, ce qui porte à la soumission de la science (et de la connaissance) aux mécanismes de l’économie de marché. L’extension des brevets et des droits de la propriété intellectuelle (en négociation à l’OMC) réduit de plus en plus les connaissances au niveau de marchandises : le propriétaire du brevet décide qui, comment et à quelles conditions (à quel prix) peut utiliser une connaissance.
La réduction du savoir à marchandise porte à réduire aussi l’éducation à marchandise :l’éducation est un moyen pour acquérir des compétences afin d’être producteur de richesse.

Alors, quoi faire ?
Je crois que, si nous ne voulons pas rester avec un sentiment d’impuissance, nous devons effectuer un "recentrage" (en termes chrétiens on dirait une conversion). Notre société met au centre la plus-value financière, le profit. Nous devons remettre au centre l’homme. Donc nous avons le droit et le devoir, entre autre, de nous réapproprier de notre citoyenneté et de faire nos choix de façon à ce que une vie digne pour 8 milliards de personne soit possible en 2020.